Diplomatie d’urgence entre AES et Cédéao : vers un réalisme africain

diplomatie d’urgence entre AES et Cédéao : vers un réalisme africain

En Afrique de l’Ouest, les tensions diplomatiques entre les pays de la Cédéao et ceux de l’Alliance des États du Sahel (AES) laissent place à une diplomatie pragmatique, axée sur les défis sécuritaires et économiques communs.

Crédit Photo : AES

une diplomatie du réalisme et du pragmatisme

Les mois récents ont été marqués par une multiplication d’initiatives diplomatiques en Afrique de l’Ouest, visant à rétablir un dialogue constructif entre les pays membres de la Cédéao et ceux de l’AES, composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Au cœur de ces efforts, deux enjeux majeurs se dégagent : la sécurité régionale et la nécessité de politiques communes pour harmoniser les actions, voire mutualiser les moyens. Pour que cette diplomatie d’urgence porte ses fruits, plusieurs obstacles doivent être surmontés, notamment :

  • le retrait des trois pays de l’AES de la Cédéao, source de contentieux ;
  • les campagnes de communication hostiles entre les régimes de l’AES et certains pays de la région ;
  • les tensions géopolitiques dans le Sahel, ayant instauré un climat de « guerre froide » entre les deux entités.

L’objectif ? Mettre de côté les rancœurs et les orgueils inappropriés pour affronter ensemble les défis qui menacent la stabilité de la région.

la Côte d’Ivoire ouvre la voie à une coopération sécuritaire

Parmi les signaux forts de ce rapprochement, les déclarations du ministre ivoirien de la Défense, Tene Birahima Ouattara, le 15 juin, ont marqué les esprits. Celui-ci s’est dit « sincèrement prêt à une reprise de la coopération sécuritaire » avec le Mali et le Burkina Faso, soulignant que « le terrorisme, tel qu’il se présente actuellement, ne peut être vaincu par un État seul. Il faut une collaboration, une mutualisation des forces ». Une évidence rappelée à point nommé, alors que la crise sécuritaire dans le Sahel pourrait, selon certains observateurs, devenir « intenable à moyen terme » pour l’ensemble de la région.

Pourtant, les réponses du Mali et du Burkina Faso à cet appel restent incertaines. Bien que les dirigeants de ces pays admettent que la rupture avec la Cédéao « n’exclut pas des coopérations bilatérales », un changement de posture envers la Côte d’Ivoire semble difficile à envisager. Régulièrement accusée d’héberger des éléments terroristes « financés » ou « sponsorisés » par l’impérialisme français, la Côte d’Ivoire est une cible privilégiée des régimes de l’AES. Malgré des accusations jamais étayées, ces narratifs participent d’une doctrine visant à justifier leur retrait de la Cédéao. Pourtant, des canaux discrets de coopération persistent, comme en témoignent les milliers de réfugiés maliens et burkinabè accueillis en Côte d’Ivoire.

Bénin et Niger : une réconciliation en marche

Le Bénin, lui aussi visé par ces accusations, a connu un tournant avec l’arrivée à la présidence de Romuald Wadagni. Dès son investiture le 24 mai, celui-ci a multiplié les gestes d’apaisement envers les pays de l’AES, notamment le Niger, dont la frontière commune avec le Bénin était fermée depuis le coup d’État de juillet 2023 à Niamey. Une querelle personnelle entre les autorités militaires nigériennes et l’ex-président béninois Patrice Talon a longtemps bloqué tout dialogue. Mais l’arrivée d’un nouveau dirigeant au Bénin a permis d’accélérer la réconciliation.

Une « réunion d’experts » nigériens et béninois s’est tenue à Cotonou les 20 et 21 juin pour élaborer les termes d’une nouvelle coopération, axée sur la défense, la sécurité et la réouverture de la frontière commune. Un enjeu économique crucial, puisque les activités transfrontalières sont essentielles pour les deux pays. La délégation nigérienne a notamment demandé des informations sur la présence d’éléments étrangers à la frontière bénino-nigérienne, une requête liée aux accusations répétées du pouvoir militaire de Niamey, selon lesquelles le Bénin hébergerait une « base militaire française » destinée à « déstabiliser le Niger » ou à « financer le terrorisme ». Des allégations qui peinent à convaincre, alors que le Bénin est lui-même victime du terrorisme.

Pourtant, selon le ministre nigérien de l’Intérieur et de la Sécurité, Mohamed Toumba, « une nouvelle ère s’ouvre » pour les deux pays. « En choisissant le dialogue plutôt que la confrontation, nous avons créé de la valeur pour nos économies et de la sécurité pour nos populations », a-t-il déclaré. Les acteurs nigériens et béninois sont bien conscients que derrière l’enjeu sécuritaire se cache un défi économique, dans un espace où les destins des populations sont étroitement liés.

réponses endogènes à la crise sécuritaire

Les initiatives visant à « normaliser » les relations entre la Cédéao et l’AES devraient se préciser dans les mois à venir. Au-delà de la réactivation des logiques de voisinage qui ont structuré la région pendant des décennies, ces efforts soulignent l’urgence de trouver des réponses endogènes à la crise sécuritaire. Une nécessité soulignée par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, en décembre 2025, lors de son appel à une reprise du dialogue entre tous les pays d’Afrique de l’Ouest.

La Russie, partenaire privilégié des pays de l’AES, avait également appelé à un « dialogue pragmatique et mutuellement bénéfique » entre la Cédéao et l’AES, afin de trouver des solutions communes pour contrer les défis et menaces communs, y compris la lutte contre le terrorisme régional. Ces propos marquent un changement de paradigme, rappelant que les solutions les plus efficaces à leurs défis doivent venir des Africains eux-mêmes.

Déjà, des protocoles relationnels bilatéraux sont observés entre l’AES et certains pays comme le Ghana, la Guinée, le Togo ou le Sénégal. Malgré leur retrait de la Cédéao, les régimes militaires du Sahel maintiennent leur présence au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et continuent de bénéficier du principe de la libre circulation au sein de l’espace Cédéao. Une situation qui interroge sur le bien-fondé du retrait initial des promoteurs de l’AES de la communauté régionale, dont la cause principale reste la condamnation des coups d’État dans les pays de l’AES et le refus de ces dirigeants de rétablir l’ordre constitutionnel.

En somme, la rupture entre l’AES et la Cédéao ressemble à un divorce inachevé, où les réalités sécuritaires et économiques finissent par l’emporter sur les rancœurs politiques.