Dérapage d’Ousmane Sonko lors du match France-Sénégal

À la veille du choc entre la France et le Sénégal, une déclaration d’Ousmane Sonko a relancé une polémique qui dépasse le simple cadre sportif. Le président de l’Assemblée nationale sénégalaise a affirmé que, « peu importe l’issue du match, c’est l’Afrique qui sortira vainqueur ». Une phrase qui, bien qu’intentionnellement panafricaniste pour certains, s’inscrit dans une rhétorique controversée : celle qui consiste à réduire l’identité des joueurs noirs de l’équipe de France à leurs origines familiales plutôt qu’à leur citoyenneté française.

Un joueur de l'équipe de France, symbole d'une identité nationale souvent contestée

Cette prise de position interroge. Car derrière les mots, c’est une vieille idée qui resurgit : celle qui remet en cause l’appartenance des sportifs noirs à la nation française. Une thèse longtemps portée par des figures politiques et médiatiques en Europe, mais rarement par un responsable africain de premier plan. Pourtant, les faits sont têtus. Les joueurs de l’équipe de France sont avant tout des citoyens français, formés et épanouis dans le système sportif hexagonal.

Des Bleus 100 % français, quel que soit leur parcours

Kylian Mbappé est né à Paris. Ousmane Dembélé a grandi à Vernon. Aurélien Tchouaméni a été formé à Rouen. William Saliba a foulé les terrains de Bondy. Dayot Upamecano a été repéré à Évreux. Ibrahima Konaté a évolué dans les clubs parisiens. Rayan Cherki a appris le football à Lyon. Bradley Barcola a été formé à Villeurbanne. Désiré Doué a débuté à Angers. Warren Zaïre-Emery a été repéré à Montreuil. Ces athlètes, tous sélectionnés pour leur talent, sont le produit d’un système sportif français, financé et structuré en France. Ils ont été éduqués dans les écoles de la République, encadrés par des éducateurs français, et ont intégré les centres de formation des grands clubs hexagonaux avant de porter le maillot bleu.

Le football français ne se limite pas à l’Hexagone. Les territoires ultramarins, comme la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, La Réunion ou Mayotte, font partie intégrante de la République. Leurs habitants sont français au même titre que les métropolitains. Jocelyn Angloma (Guadeloupe), Dimitri Payet (La Réunion) ou encore des joueurs comme William Gallas (originaire de Guadeloupe) ont marqué l’histoire du football français. Leurs origines n’enlèvent rien à leur nationalité. Affirmer qu’une victoire de la France serait une victoire africaine revient donc à nier leur parcours, leur engagement et leur identité française.

Quand l’histoire se répète

Cette rhétorique n’est pas nouvelle. En 1996, Jean-Marie Le Pen avait déjà ciblé l’équipe de France en la qualifiant de « sélection d’étrangers naturalisés ». Il reprochait à certains joueurs de ne pas chanter la Marseillaise, suggérant qu’ils n’étaient pas vraiment français. Didier Deschamps, capitaine emblématique, avait alors balayé ces critiques d’un revers de main : « Le Pen dit n’importe quoi. » Le Premier ministre de l’époque, Alain Juppé, avait apporté son soutien aux Bleus, soulignant que ces joueurs incarnaient une certaine idée de la France.

Des années plus tard, Éric Zemmour a repris ce discours, affirmant que la composition de l’équipe de France reflétait une « transformation de l’identité nationale ». Selon lui, la présence de joueurs noirs traduirait une altération de l’identité française. Une idée qui, bien que souvent décriée, a trouvé un écho chez certains supporters argentins après les finales de 2018 et 2022. Des chants racistes clamaient alors que l’équipe de France était « une équipe africaine », niant ainsi l’identité nationale de ses joueurs.

Ousmane Sonko n’est ni Le Pen ni Zemmour. Pourtant, en reprenant cette logique, il alimente un débat qui oppose les origines à la nationalité. Pourquoi accepter que des joueurs français soient définis par leurs racines plutôt que par leur parcours ? Le football sélectionne les meilleurs talents, quels que soient leur couleur de peau ou leurs origines. Mbappé n’est pas choisi parce qu’il est noir, mais parce qu’il est français et exceptionnel. La France n’a jamais demandé à ses joueurs de choisir entre leurs ancêtres et leur patrie. Elle leur a simplement demandé de défendre les couleurs du pays.

L’absurdité d’une logique binaire

Imaginons un instant que Didier Deschamps annonce vouloir sélectionner davantage de joueurs blancs pour « mieux représenter une certaine France ». Les réactions seraient immédiates, et à juste titre. Ousmane Sonko lui-même dénoncerait cette approche discriminatoire. Alors pourquoi accepter l’inverse ? Pourquoi attribuer une identité africaine à des joueurs français au seul prétexte de leurs origines familiales ?

Prenons l’exemple de la victoire du Sénégal contre la France en 2002. Vingt des vingt-trois joueurs de la sélection sénégalaise évoluaient dans des clubs français, certains y étaient nés, et l’équipe était entraînée par un Français, Bruno Metsu. Suivant la logique de Sonko, aurait-on dû considérer cette victoire comme une partie victoire de la France ? Bien sûr que non. Ces joueurs représentaient le Sénégal, tout comme les Bleus représentent aujourd’hui la France. L’identité nationale ne se résume pas à la couleur de peau ou aux origines géographiques. Elle se forge dans l’engagement, le parcours et l’amour du maillot.

En définitive, la déclaration d’Ousmane Sonko soulève une question essentielle : jusqu’où peut-on célébrer l’Afrique sans nier l’identité de ceux qui la composent ? Un responsable politique africain, surtout lorsqu’il a été Premier ministre, devrait savoir que l’appartenance nationale ne se négocie pas. Elle se vit. Et dans ce cas précis, les joueurs de l’équipe de France la vivent chaque jour, sous le maillot bleu, pour le pays qu’ils ont choisi de représenter.