APE Cameroun : une réduction de 70% des droits de douane sur les produits européens d’ici 2030

Le Cameroun vient de franchir une étape majeure dans l’application de l’Accord de partenariat économique (APE) conclu avec l’Union européenne et le Royaume-Uni. Sous l’impulsion du ministre des Finances Louis Paul Motazé, le pays a annoncé une baisse de 70% des droits de douane sur une troisième catégorie de produits stratégiques, parmi lesquels figurent les véhicules utilitaires, les carburants, les ciments, les peintures et les emballages industriels. Cette mesure s’inscrit dans une logique progressive, avec une réduction annuelle de 10% des tarifs jusqu’à leur suppression totale en 2030.

Cette initiative s’ajoute à un calendrier déjà bien engagé pour les deux premiers groupes de produits. Depuis le 4 août 2023, les biens du deuxième groupe, incluant plâtres, camions, remorques et groupes électrogènes, sont importés sans droits de douane. Quant au premier groupe, qui rassemble notamment produits pharmaceutiques, engrais, pesticides, ordinateurs, gaz ou tracteurs, il bénéficie de cette exonération depuis le 4 août 2019. Une décennie pour une libéralisation totale des échanges avec les Vingt-Sept et le Royaume-Uni.

Un impact budgétaire maîtrisé malgré les craintes initiales

Lors de leur mise en place, les APE suscitaient des inquiétudes quant à leur impact sur les finances publiques camerounaises. Pourtant, les chiffres officiels révèlent une réalité moins alarmante que prévu. Sur dix ans, les pertes de recettes douanières s’élèvent à environ 103 milliards de FCFA, soit une moyenne annuelle d’un peu plus de 10 milliards. Un montant conséquent, mais entièrement absorbable grâce à la dynamique économique globale du pays.

En 2023, les recettes douanières du Cameroun ont dépassé pour la première fois le seuil symbolique des 1 000 milliards de FCFA. Un paradoxe apparent, alors que les droits sur les importations européennes diminuent. Cette performance s’explique par une diversification des partenariats commerciaux, notamment vers l’Asie, qui a permis de compenser la baisse des recettes issues de l’Europe.

La Chine, grand bénéficiaire indirect de l’APE

L’ironie de cette situation réside dans le fait que la préférence tarifaire accordée aux Européens n’a pas empêché la Chine de devenir le premier partenaire commercial du Cameroun. Depuis 2013, Pékin occupe simultanément la première place en tant que client et fournisseur du pays, et son influence ne cesse de croître. Les données du Comité de compétitivité, dépendant du ministère de l’Économie, illustrent cette tendance.

Sur le marché des machines et équipements, la part de marché chinoise est passée de 23,8% en 2016 à 52,5% en 2024, soit une progression de 28,7 points en huit ans. Dans le même temps, la part de l’Union européenne a chuté de 50,1% à 29,3% en 2023, avant de remonter légèrement à 32,3% en 2024. Un recul de près de 20 points qui interroge sur l’efficacité réelle des avantages tarifaires accordés aux industriels européens face à la compétitivité des exportateurs chinois.

Une répartition inégale des avantages fiscaux

L’analyse des bénéficiaires de l’APE révèle une autre faiblesse structurelle de l’accord. Au 31 décembre 2023, sur les 1 021 entreprises ayant profité du tarif préférentiel, moins de 5% d’entre elles ont capté près de 75% des avantages fiscaux. Les inégalités se creusent également selon la taille des entreprises : 80% des gains sont concentrés entre les mains des grandes structures, tandis que les petites et moyennes entreprises se partagent les 20% restants. Un déséquilibre qui reflète à la fois la structure des importations formelles et les capacités inégales à naviguer dans les procédures douanières préférentielles.

Le Comité de compétitivité souligne par ailleurs que « les 50 premières entreprises ayant recours au tarif préférentiel de l’APE sont majoritairement issues des secteurs industriel et commercial ». À quatre ans de l’exonération totale prévue pour 2030, les autorités camerounaises doivent désormais arbitrer entre le maintien d’un ancrage historique avec l’Europe et l’adaptation à une économie où la Chine dicte désormais le tempo. Cette recomposition des échanges alimente déjà les discussions sur une éventuelle révision du dispositif.