Togo : l’architecture du pouvoir redéfinie sous faure gnassingbé

L’arrestation récente de deux citoyens français dans la partie septentrionale du Togo a mis en lumière de manière abrupte les dérives actuelles de la gouvernance nationale. Inculpés ce lundi après plusieurs jours passés entre les mains des services de renseignement, leur sort aurait été scellé sur instruction directe de Faure Gnassingbé. Ce dernier aurait personnellement enjoint son ministre de la Justice, Pacôme Adjourouvi, de « ne céder à aucune pression ».

Au-delà de l’incident diplomatique, cet épisode met en exergue un affaissement bien plus profond : la perte totale de maîtrise sur la direction du pays. Une interrogation fondamentale se pose désormais au Togo : qui exerce réellement le pouvoir et sur quelle base de légitimité ?

À y regarder de plus près, Faure Gnassingbé ne détient plus, à proprement parler, le titre de président de la République togolaise. En orchestrant l’adoption d’une nouvelle Constitution et en faisant désigner un « président de la République » au rôle symbolique, tout en se réservant la fonction de président du Conseil, le régime a mis en place une configuration sans précédent à l’échelle mondiale. Un véritable arrangement institutionnel où les appellations s’estompent devant l’exercice pur et simple du pouvoir.

Cette manœuvre révèle une dérive préoccupante. Refusant de céder les rênes de l’État, le chef togolais manipule la loi fondamentale comme un jeu de cartes : les règles sont modifiées au gré des intérêts, redistribuées dès que la donne ne convient plus. En imposant des directives explicites aux magistrats tout en se retranchant derrière des institutions taillées sur mesure, il confirme que la séparation des pouvoirs n’est plus qu’une illusion.

Le Togo n’est plus confronté à une simple transition constitutionnelle contestée, mais à une pratique personnelle du pouvoir affranchie de toute logique républicaine. Une situation explosive où l’arbitraire a définitivement supplanté le droit.

Un agencement institutionnel inédit

La réforme de 2024, entérinée par une Assemblée nationale largement dominée par le parti au pouvoir (UNIR), a métamorphosé le régime présidentiel en un système qualifié de « parlementaire ». Le président de la République (Jean-Lucien Savi de Tové) n’assume plus qu’une fonction honorifique. L’intégralité du pouvoir exécutif — définition de la politique nationale, commandement des forces armées, nominations aux postes civils et militaires, représentation internationale, pouvoir réglementaire — a été transférée au « président du Conseil », une position occupée depuis le 3 mai 2025 par Faure Gnassingbé en personne.

Ce poste n’est assujetti à aucune limitation de mandat. Alors que la Constitution de 1992 (révisée) plafonnait le nombre de mandats présidentiels à deux, la nouvelle architecture autorise une permanence illimitée. Le chef du parti majoritaire devient automatiquement président du Conseil. Avec 108 députés sur 113 issus de l’UNIR après les législatives de 2024 (largement boudées par l’opposition), le dénouement était prévisible. Il ne s’agit plus d’une alternance démocratique, mais d’une perpétuation dynastique sous une nouvelle dénomination.

La justice sous influence

L’affaire des deux journalistes français (Sébastien Perez Pezzani et Gaël Mocaër), interpellés alors qu’ils réalisaient un reportage pour une émission de France Télévisions, n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans une série d’actions où les services de renseignement et le ministère de la Justice agissent sous instructions directes. L’ordre présumé de « ne céder à aucune pression » met en évidence une chaîne de commandement qui court-circuite totalement l’indépendance judiciaire. Lorsque le chef de l’exécutif dicte la conduite à tenir aux magistrats, la séparation des pouvoirs cesse d’exister.

Cette pratique n’est pas récente. Elle a été observée lors de la gestion des manifestations de juin 2025, dans les poursuites engagées contre des voix critiques, et dans le traitement de dossiers sensibles. Le droit devient un instrument de gestion politique, mobilisé ou neutralisé selon les impératifs du moment.

Une légitimité en question

Qui détient réellement les rênes du pouvoir ? La réponse est limpide : un homme qui a hérité de cette autorité en 2005, l’a consolidée pendant vingt ans, puis a remodelé les institutions pour la conserver au-delà de toute limite constitutionnelle antérieure. Le peuple togolais n’a pas été consulté par référendum sur cette modification fondamentale. Les élections législatives se sont déroulées dans un climat de contestation et de boycott. Le Sénat, dont un tiers des membres est désigné par le président du Conseil, renforce encore ce contrôle.

Ce n’est plus une transition. C’est une reconduction du pouvoir personnel sous un habillage institutionnel. Les titres changent, les formalités s’accumulent, mais le centre de décision demeure le même : Faure Gnassingbé, désormais président du Conseil, chef de la majorité, chef des armées et arbitre ultime.

Une conjoncture délicate

Lorsque l’arbitraire remplace le droit, lorsque les institutions deviennent des coquilles vides, lorsque la justice obéit à des consignes politiques, le contrat social se fragilise. Le Togo n’est plus confronté à une simple controverse constitutionnelle. Il est confronté à un régime qui a opté pour une gouvernance en dehors de tout cadre républicain stable et prévisible.

La question n’est plus seulement « qui dirige ? ». Elle est devenue : combien de temps ce système pourra-t-il perdurer avant que les contradictions internes et la pression populaire ne provoquent un basculement ?