Sénégal : la fin du tandem Sonko-Faye, une fracture politique profonde

Derrière la concision du communiqué officiel, une rupture politique majeure s’est déroulée au sommet de l’État sénégalais. Seulement deux ans après leur victoire historique de 2024, le duo qui incarnait l’espoir d’une nouvelle génération se disloque publiquement. Avec cette séparation, c’est potentiellement le récit politique le plus marquant du Sénégal depuis l’alternance de 2000 qui s’effrite.

L’ascension d’Ousmane Sonko et de Bassirou Diomaye Faye reposait entièrement sur une promesse de loyauté inébranlable. « Diomaye moy Sonko » (Sonko c’est Diomaye et Diomaye c’est Sonko, en wolof), un cri de ralliement entonné par la jeunesse sénégalaise dans les rues de Dakar, Ziguinchor ou Thiès.

« Diomaye moy Sonko », un slogan devenu un piège politique

La scission, en réalité, n’est pas survenue soudainement. Elle couvait depuis l’accession au pouvoir du binôme en avril 2024. À l’époque, Bassirou Diomaye Faye n’était pas le premier choix du Pastef. Empêché de se présenter après sa condamnation pour diffamation, Ousmane Sonko avait désigné son fidèle lieutenant pour porter les couleurs du parti.

Le slogan de campagne – « Diomaye moy Sonko » – avait servi de pont électoral. Il signifiait aux électeurs que voter pour Faye équivalait à voter pour Sonko. Cette stratégie s’était avérée redoutablement efficace : porté par la popularité de son mentor, Diomaye Faye avait triomphé dès le premier tour avec près de 54 % des suffrages.

Cependant, une fois installé au palais présidentiel, l’équilibre est progressivement devenu intenable. Ousmane Sonko continuait d’apparaître comme le véritable centre de gravité politique du régime, multipliant les déclarations percutantes et rappelant fréquemment que la « vision » appartenait avant tout au Pastef.

Face à lui, Diomaye Faye s’est progressivement affirmé comme un chef de l’État à part entière, notamment sur les dossiers sécuritaires et diplomatiques. Une montée en puissance présidentielle perçue par certains cadres historiques du Pastef comme une prise de distance par rapport au projet initial.

Une rupture préparée de longue date

Officiellement, aucune raison n’a été avancée pour justifier le limogeage. Mais à Dakar, rares sont ceux qui y voient une surprise. Les signes de discorde s’accumulaient entre les deux hommes depuis plusieurs mois.

Le président reprochait à son Premier ministre une « personnalisation excessive » du pouvoir et une omniprésence médiatique jugée étouffante. Début mai, dans une interview télévisée aux allures d’avertissement, Diomaye Faye avait publiquement recadré son chef de gouvernement : « Tant qu’il reste Premier ministre, c’est parce qu’il bénéficie de ma confiance. Quand ce ne sera plus le cas, il y aura un nouveau Premier ministre. »

De son côté, Sonko ne dissimulait plus son impatience. Toujours leader incontesté du Pastef, majoritaire à l’Assemblée nationale depuis les législatives de novembre 2024, il continuait de s’adresser à la base militante comme le véritable dépositaire du projet politique né dans l’opposition à Macky Sall.

Dans les coulisses du pouvoir, deux camps s’étaient progressivement dessinés : les « légalistes » autour du président, soucieux d’établir une présidence autonome, et les « sonkistes historiques », persuadés que Diomaye Faye n’était qu’un dépositaire temporaire du pouvoir populaire incarné par Sonko.

Fin 2025, le président avait amorcé la structuration de son propre appareil politique autour du mouvement « Diomaye Président », réduisant progressivement l’influence des fidèles de Sonko dans les cercles du pouvoir. En réponse, le camp Sonko multipliait les mises en garde publiques contre ce qu’il considérait comme un éloignement des promesses originelles du Pastef.

La réforme électorale adoptée fin avril, ouvrant potentiellement la voie à une candidature de Sonko en 2029, a agi comme un catalyseur. À Dakar, beaucoup y ont vu le prélude d’une campagne présidentielle anticipée.

FMI, dette, carburants : les fractures économiques derrière la rupture

Le désaccord le plus profond portait cependant sur la gestion économique du pays. Selon diverses sources gouvernementales et diplomatiques à Dakar, les discussions avec le Fonds monétaire international ont cristallisé les tensions entre les deux hommes.

À son arrivée au pouvoir, le nouveau régime découvre l’ampleur de l’endettement sénégalais et accuse l’ancien président Macky Sall d’avoir dissimulé une partie de la dette publique. Le FMI suspend alors un programme de 1,8 milliard de dollars, poussant l’exécutif à engager des négociations délicates avec les bailleurs internationaux.

Dans l’entourage présidentiel, certains reprochaient alors à Sonko une ligne jugée trop radicale face aux exigences du FMI, notamment sur les réformes budgétaires et la réduction des subventions énergétiques. À l’inverse, les proches du Premier ministre accusaient le camp présidentiel d’abandonner progressivement les promesses souverainistes et sociales du Pastef.

Le ministre des Finances, Cheikh Diba, aurait notamment alerté l’exécutif sur le coût croissant des subventions énergétiques, dans un contexte d’endettement massif. Selon plusieurs observateurs à Dakar, les désaccords sur une éventuelle hausse des prix des carburants ont fini par paralyser l’appareil gouvernemental.

Le Sénégal affiche désormais une dette équivalente à 132 % du PIB, selon le FMI, faisant du pays l’un des plus endettés d’Afrique subsaharienne.

Le discours de trop

Vendredi encore, quelques heures avant son éviction, Sonko apparaissait combatif à l’Assemblée nationale. Interpellé sur la récente loi durcissant les sanctions contre l’homosexualité, il s’en est pris à « la tyrannie » de l’Occident qui chercherait, selon lui, à « imposer » ses valeurs au Sénégal.

Le Premier ministre a dénoncé un « diktat » occidental, refusant tout « moratoire » sur l’application de cette loi controversée. Un discours applaudi par les députés du Pastef, mais qui a aussi ravivé les inquiétudes des partenaires occidentaux du Sénégal au moment où Dakar tente de restaurer sa crédibilité financière auprès du FMI. Dans ce contexte explosif, Diomaye Faye semble avoir opté pour une reprise en main ferme.

Une nuit électrique à Dakar

Dès l’annonce du décret présidentiel, les réseaux sociaux se sont enflammés. Devant la résidence d’Ousmane Sonko, à Keur Gorgui, des centaines de partisans ont afflué dans la nuit, scandant son nom et fustigeant une « trahison ».

Peu après minuit, l’ancien Premier ministre est arrivé à son domicile de Keur Gorgui, à Dakar, où plusieurs centaines de partisans l’attendaient déjà. Certains scandaient son nom, d’autres dénonçaient une « trahison ». En quelques minutes, les réseaux sociaux sénégalais se sont transformés en caisse de résonance d’une rupture que beaucoup jugeaient inévitable depuis plusieurs mois.

« Jamais un Premier ministre n’avait autant défié son président. Le limogeage de Sonko est logique », a commenté Arthur Banga, politologue ivoirien, sur les réseaux sociaux.

Plusieurs figures politiques ont rapidement pris position. L’ancien maire de Dakar, Barthélémy Dias, a appelé au calme tout en dénonçant une « crise institutionnelle grave ». L’avocat franco-espagnol Juan Branco, proche de Sonko depuis les années d’opposition, a quant à lui évoqué « la plus grande trahison de l’histoire du peuple sénégalais ».

Les unes de la presse sénégalaise ce samedi traduisaient l’ampleur du choc. « La fracture », titrait un quotidien dakarois. « Diomaye prend le pouvoir », écrivait un autre. Ailleurs, les manchettes annonçaient « Adieu au duo » ou encore « Gueguerre au sommet ».

À Dakar, les diplomates étrangers observent désormais avec inquiétude l’évolution de la situation. Car la rupture dépasse largement une simple querelle d’ego. Elle met fin à l’équilibre fragile qui avait permis l’alternance de 2024 après des années de tensions sous Macky Sall, marquées par des manifestations meurtrières, des arrestations massives et une profonde défiance envers les institutions.

Un impossible tandem

En réalité, la crise actuelle révèle une contradiction fondamentale : le pouvoir sénégalais pouvait-il durablement fonctionner avec deux centres de gravité distincts ? D’un côté, Bassirou Diomaye Faye détenait la légitimité constitutionnelle de chef de l’État. De l’autre, Ousmane Sonko conservait une légitimité militante considérable, notamment auprès de la jeunesse urbaine et des cadres du Pastef. Pendant deux ans, le régime a tenté de faire cohabiter ces deux figures. Mais au Sénégal, où la présidence concentre historiquement l’autorité politique, cette dualité ne pouvait perdurer éternellement.

En mai 2026, Diomaye Faye avait publiquement averti que le pouvoir risquait de sombrer dans « les ambitions personnelles ». Quelques semaines plus tard, il rappelait qu’il détenait seul le pouvoir constitutionnel de nommer – et de révoquer – son Premier ministre. Vendredi soir, il est passé à l’acte.

Le divorce ouvre désormais une période à haut risque. Si Sonko conserve le contrôle politique du Pastef et de la majorité parlementaire, Diomaye Faye, lui, garde l’appareil d’État et la présidence. Entre les deux hommes, la bataille pour 2029 vient sans doute de commencer. Mais pour de nombreux Sénégalais, l’inquiétude est ailleurs : chômage massif des jeunes, coût de la vie, dette record et promesses de rupture toujours attendues. Derrière la guerre des ambitions, beaucoup redoutent déjà que l’espoir né de l’alternance de 2024 ne se dissolve dans les fractures du pouvoir.

Le président doit désormais nommer un Premier ministre, dont la nomination devra être approuvée par les députés au plus tard trois mois après sa désignation.