En avril 2026, le général Évariste Ndayishimiye effectuait une visite officielle à Ouagadougou, porteur d’un message d’union entre l’Union africaine et l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette initiative diplomatique, menée alors que le président burundais assurait la présidence tournante de l’UA, visait à rétablir un dialogue rompu entre les deux entités. L’AES, composée du Burkina Faso, du Mali et du Niger, traverse une phase de tensions avec les institutions continentales, marquée par le retrait de ses États membres des instances de l’UA.
Cette rencontre entre Ouagadougou et Bujumbura intervient dans un contexte où les régimes autoritaires, qu’ils soient issus de coups d’État ou de contestations électorales, semblent partager une même stratégie de légitimité : la construction permanente d’un ennemi, qu’il soit interne ou externe. Le Mali et le Burundi, malgré leurs différences géopolitiques, illustrent cette dynamique où la désignation d’un adversaire devient un levier de cohésion nationale et de résistance aux pressions internationales.
des trajectoires politiques communes
Le Mali et le Burundi, bien que situés à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, partagent des trajectoires institutionnelles marquées par des sanctions internationales et une défiance envers les normes démocratiques. Le Mali, après les coups d’État de 2020 et 2021, ainsi que le Burkina Faso et le Niger, ont subi des mesures restrictives de la part de la CEDEAO et de l’Union européenne. Le Burundi, quant à lui, a été sanctionné en 2016 par l’UE et les États-Unis pour un troisième mandat jugé anticonstitutionnel du président Pierre Nkurunziza.
Ces sanctions, loin de fragiliser ces régimes, ont souvent été instrumentalisées pour renforcer leur narrative de résistance face à l’ingérence étrangère. Une analyse comparative révèle ainsi des logiques profondes qui dépassent les simples ressemblances de surface, mettant en lumière des mécanismes de survie politique similaires.
l’ennemi extérieur, pilier de la légitimité
Au Mali, la désignation d’un ennemi extérieur a servi de catalyseur à la légitimité du régime militaire. En janvier 2022, des manifestations massives ont éclaté contre les sanctions de la CEDEAO, accusée d’ingérence. Les slogans anti-français et anti-CEDEAO ont galvanisé une population en quête de souveraineté, justifiant ainsi le report des élections et la consolidation du pouvoir par la junte. Ce « effet drapeau », où la menace extérieure soude la population autour du régime, a permis de détourner l’attention des difficultés économiques et sécuritaires.
Au Burundi, c’est la Belgique qui incarne l’ennemi historique. Accusée d’avoir fomenté des divisions ethniques et de soutenir des tentatives de déstabilisation, Bruxelles est présentée comme la principale responsable des sanctions imposées par l’Union européenne. Cette rhétorique permet au régime du CNDD-FDD de se poser en rempart contre l’ancien colonisateur, tout en détournant les critiques internes vers un récit de résistance nationale.
des adversaires régionaux bien choisis
Chaque régime a également désigné un adversaire régional pour renforcer sa légitimité. Au Mali, l’Algérie est accusée d’héberger des figures d’opposition et de soutenir des groupes terroristes. La junte a ainsi rompu l’accord de paix d’Alger en janvier 2024 et fermé son espace aérien à Alger après une mesure similaire prise par cette dernière. Au Burundi, c’est le Rwanda de Paul Kagame qui tient ce rôle. Qualifié de « mauvais voisin », Kigali est accusé d’avoir soutenu les putschistes de 2015 et de financer des mouvements rebelles comme le RED-Tabara.
Cette stratégie de confrontation régionale se traduit par des actions concrètes : fermeture des frontières en janvier 2024 et intervention militaire en République démocratique du Congo pour lutter contre le M23, soutenu selon Bujumbura par Kigali. Ces mesures renforcent l’image d’un pays assiégé, justifiant ainsi les restrictions internes et la mobilisation populaire autour du régime.
sécurité et élections : deux logiques opposées
Malgré leurs points communs, le Mali et le Burundi adoptent des approches distinctes face aux défis sécuritaires et électoraux. Au Mali, la junte d’Assimi Goïta a obtenu en juillet 2025 un mandat de cinq ans renouvelable sans élection, transformant le pouvoir en une institution permanente. Ce choix s’appuie sur un discours sécuritaire : le régime se présente comme le seul rempart capable de lutter contre les groupes armés comme le JNIM et le FLA, malgré une économie fragilisée par les coupures d’électricité et le retrait de l’aide internationale.
Au Burundi, en revanche, le scrutin de 2027 reste un passage obligé, même s’il est largement verrouillé. Le président sortant du CNDD-FDD, déjà candidat, mise sur un bilan sécuritaire pour préparer cette élection, tout en occultant une crise économique marquée par des pénuries chroniques de carburant et de devises. Dans les deux cas, la menace extérieure sert à masquer des dynamiques internes de prédation, comme l’a souligné le politologue Jean-François Bayart.
En définitive, le Mali et le Burundi révèlent une logique commune : celle de régimes autoritaires qui transforment leurs ennemis en fondements de leur survie politique. Que ce soit par la désignation d’un adversaire colonial, régional ou sécuritaire, ces États utilisent la menace extérieure pour consolider leur pouvoir, au mépris des normes démocratiques et des défis socio-économiques.
