Mourdiah et nara : le JNIM et la guerre des fonctions qui redéfinit le pouvoir au Mali

Mourdiah et Nara : quand le JNIM réécrit les règles du conflit au centre-ouest du Mali

Le 24 juin 2026, après des semaines de paralysie totale, l’axe Bamako-Mourdiah-Nara a finalement rouvert ses portes. Cette réouverture, bien plus qu’un simple soulagement logistique, marque un tournant dans la manière dont le conflit se déploie au Mali. Contrairement aux offensives militaires classiques, cette issue a été obtenue grâce à des médiations menées par des acteurs locaux et communautaires auprès du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM). Une victoire symbolique qui révèle une évolution majeure dans la conduite des hostilités au Sahel.

Ce basculement invite à repenser les grilles de lecture traditionnelles des conflits sahéliens. Jusqu’alors analysés à travers le prisme des conquêtes territoriales ou des replis stratégiques, les affrontements actuels intègrent désormais une dimension fonctionnelle inédite. Désormais, la véritable bataille ne se limite plus à qui contrôle un village ou une ville, mais à qui maîtrise les leviers qui animent la vie collective : la circulation, les échanges commerciaux, l’accès aux ressources et la sécurité des populations. Une mutation qui redéfinit les contours mêmes de l’autorité et du pouvoir.

I. La mutation stratégique du JNIM : du territoire aux fonctions étatiques

La guerre au Sahel connaît une transformation profonde, moins dans ses méthodes que dans ses objectifs. Le JNIM ne se contente plus de s’emparer ou de défendre des zones géographiques. Il cible désormais les fonctions essentielles qui sous-tendent le fonctionnement d’une société. Blocus routiers, restrictions de circulation, contrôle des approvisionnements, taxation des flux commerciaux : ces actions, bien que moins spectaculaires que des batailles rangées, produisent des effets dévastateurs sur l’économie locale et la cohésion sociale.

Cette nouvelle approche s’inscrit dans une logique où la conquête militaire cède progressivement la place à une stratégie d’influence. Le groupe jihadiste n’a pas pour ambition immédiate de remplacer l’État malien dans l’ensemble de ses prérogatives. Il cherche plutôt à s’immiscer dans les interstices de l’autorité publique, là où celle-ci montre des signes de faiblesse. En perturbant les circuits d’approvisionnement, en filtrant les déplacements ou en régulant les échanges, le JNIM impose une forme d’ordre parallèle, tout en laissant à l’État le fardeau de l’administration quotidienne.

Cette captation fonctionnelle de l’État se manifeste particulièrement à travers le contrôle des infrastructures routières. Une route n’est plus seulement un axe de transport ; elle devient une institution politique à part entière. Fermer ou rouvrir un corridor, taxer les marchandises qui y circulent ou conditionner la mobilité des populations revient à exercer des prérogatives normalement dévolues à l’État. Dans cette logique, le JNIM ne cherche pas à administrer directement les territoires, mais à s’approprier les fonctions qui fondent, aux yeux des populations, l’utilité concrète de l’autorité publique.

II. La légitimité en jeu : quand d’autres acteurs façonnent l’ordre local

La levée du blocus de Mourdiah et Nara illustre une réalité complexe : l’État malien n’est plus le seul à produire de l’ordre au centre-ouest du pays. Les communautés locales, confrontées à l’urgence de la survie, ont joué un rôle clé dans la négociation. Commerçants, transporteurs, chefs coutumiers, autorités religieuses et jeunes ruraux ont tous un intérêt à la réouverture des axes. Pourtant, leurs motivations diffèrent profondément : là où certains cherchent à préserver leurs activités économiques, d’autres tentent de limiter l’influence du JNIM sur leur quotidien. Cette diversité des acteurs crée un terrain permanent de négociation, mais aussi de tensions autour de la définition des règles locales.

Cette situation interroge la nature même de l’État weberien, fondé sur le monopole de la violence légitime et l’impersonnalité des règles. Au Sahel, l’autorité se construit aussi à travers des légitimités traditionnelles et charismatiques. Les chefs coutumiers, les imams ou les notabilités locales détiennent un pouvoir social qui se superpose, voire se substitue, à celui de l’État. Le JNIM, de son côté, tente de forger une légitimité performative : une reconnaissance acquise non pas par un statut institutionnel, mais par la démonstration répétée de sa capacité à garantir la sécurité, arbitrer les conflits ou réguler les échanges. Une stratégie qui échappe aux cadres classiques de la domination politique.

Le groupe jihadiste ne cherche pas à renverser immédiatement l’État malien. Il ambitionne plutôt de désaisir progressivement celui-ci de ses fonctions essentielles, notamment dans les zones où sa présence est intermittente. En investissant les prérogatives de l’État – sécurité des déplacements, résolution des litiges, régulation des marchés –, le JNIM ne remplace pas l’autorité publique. Il en déplace le centre de gravité vers les périphéries, là où l’État est perçu comme défaillant. Le défi pour Bamako n’est donc plus seulement militaire ; il est aussi celui de la reconquête de la crédibilité auprès des populations.

Conclusion : la bataille de l’autorité versus la bataille des territoires

Le conflit au Sahel ne se résume plus à une lutte pour le contrôle des espaces. Il s’agit désormais d’une compétition pour la légitimité pratique, celle qui permet à un acteur d’être reconnu comme le garant de l’ordre, de la sécurité et de la prévisibilité au quotidien. Chaque médiation réussie, chaque route rouverte ou chaque litige arbitré en dehors des institutions publiques contribue, même indirectement, à reconfigurer les équilibres de pouvoir.

Pour les États sahéliens, le défi est double : reconquérir militairement les territoires perdus, mais aussi redevenir, aux yeux des populations, les acteurs les plus crédibles pour assurer la stabilité et la justice. La véritable bataille qui se joue aujourd’hui oppose moins deux forces cherchant à dominer un territoire qu’une prétention concurrente à incarner, durablement, la capacité à organiser la vie collective. En somme, le conflit porte moins sur le monopole de la violence que sur la fabrique sociale de l’autorité.