Un dialogue sans alliance pour sortir le Mali de l’impasse
Faut-il engager des discussions avec le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (JNIM) pour mettre fin à la crise malienne ? Peut-on envisager un dialogue avec les mouvements armés du Nord tout en préservant l’intégrité territoriale du Mali ? Quel rôle l’imam Mahmoud Dicko pourrait-il jouer dans une éventuelle transition ? Étienne Fabaka Sissoko, porte-parole de la Coalition des Forces pour la République (CFR), expose sa vision d’une sortie de crise, en clarifiant les lignes rouges de son mouvement : « dialoguer n’est pas s’allier ».
La souffrance des Maliens face au blocus et aux réponses militaires
Le blocus imposé au Mali ne peut être qualifié de « fonctionnement ». Il génère avant tout de la souffrance pour les populations civiles, déjà fragilisées par une situation sécuritaire dégradée. À Bamako, les approvisionnements se raréfient, les prix flambent et les familles vivent dans l’incertitude quotidienne. Pour un pays enclavé comme le Mali, la maîtrise des axes logistiques relève de la souveraineté nationale. La CFR rejette cette stratégie car elle frappe en premier lieu les civils.
Cette crise révèle les limites d’une approche purement militaire. Une solution durable passe nécessairement par une réponse politique, capable de protéger les populations, de sécuriser les corridors économiques et de recréer les conditions d’une paix durable.
La CFR, une plateforme en quête de paix et d’alternatives
Créée en décembre 2025, la CFR répond à une attente croissante des Maliens : celle d’une paix négociée et d’une alternative crédible à l’impasse actuelle. Elle ne se positionne pas comme un parti traditionnel, mais comme une plateforme de sauvegarde nationale. Son objectif ? Offrir une voie médiane entre le prolongement du pouvoir militaire et l’enlisement institutionnel du pays.
La CFR ne s’inscrit pas dans une logique de confrontation, mais bien dans celle d’une transition civile, fondée sur le dialogue et la reconstruction des institutions républicaines.
Dialogue avec le FLA : une relation claire et des limites strictes
Certains observateurs suggèrent que la CFR serait la branche politique du Front de libération de l’Azawad (FLA). Étienne Fabaka Sissoko réfute catégoriquement cette idée. La CFR n’est pas la branche politique du FLA, et le FLA n’est pas la branche armée de la CFR. Leur relation se limite à un dialogue constructif, sans alliance ni coordination d’actions militaires. La CFR reste un mouvement strictement civil, qui refuse toute participation à des activités armées.
Pour la CFR, l’unité du Mali est non négociable. Cependant, les questions de gouvernance territoriale doivent être abordées par des voies politiques, et non par la violence. La plateforme défend un dialogue républicain, transparent et encadré, où la méthode privilégiée est le compromis, et non la guerre.
Transition civile et rejet de la légitimité automatique des groupes armés
Face à l’offensive lancée par le JNIM en avril 2026, la CFR a anticipé des scénarios de crise. Mais elle rejette l’idée d’une stratégie fondée sur l’effondrement violent de l’État ou la victoire militaire d’un groupe armé. Ces attaques ont révélé l’ampleur des dangers politiques qui pèsent sur le Mali, mais elles ne confèrent aucune légitimité automatique à des factions armées pour décider de l’avenir du pays.
La CFR a imaginé une transition civile de sauvegarde nationale, dont le mandat serait de restaurer les libertés publiques, de sécuriser les populations, d’organiser un dialogue national, de rédiger une nouvelle Constitution et de préparer des élections. Pour la Coalition, l’élection présidentielle ne doit pas être le point de départ, mais l’aboutissement d’un processus démocratique. Sans sécurité minimale ni consensus national, les mêmes erreurs risqueraient de se reproduire.
Mahmoud Dicko, une figure morale pour apaiser les tensions
Dans l’hypothèse où la CFR accéderait au pouvoir, l’imam Mahmoud Dicko pourrait jouer un rôle d’autorité morale, facilitant le dialogue et contribuant à rétablir la confiance entre les différentes composantes de la société malienne. Cependant, ses responsabilités doivent rester dans le cadre de l’influence spirituelle et morale, et non politique. Les fonctions exécutives doivent revenir à des institutions civiles légitimes, dont la légitimité émane du peuple et des urnes.
Lignes rouges face au JNIM : ni capitulation, ni récompense
La CFR défend l’idée d’un dialogue avec le JNIM, mais ce dialogue ne saurait être une capitulation ou une récompense. Il s’agit d’un outil pour mettre fin à la guerre et protéger les populations. L’affiliation du JNIM à Al-Qaïda constitue un obstacle majeur à tout processus de paix national. Les lignes rouges de la CFR sont donc non négociables : l’unité du Mali, le maintien d’un État républicain, la protection des libertés fondamentales, la rupture avec les agendas transnationaux armés, l’arrêt des attaques contre les civils et l’absence d’impunité pour les crimes les plus graves.
Concernant Iyad Ag Ghali, la CFR ne fonde pas sa stratégie sur des intentions supposées. Seuls les actes concrets comptent : arrêt des hostilités, protection des civils, accès humanitaire, rupture avec Al-Qaïda et reconnaissance de l’unité malienne. Les attaques menées dans les pays voisins montrent que la menace dépasse le cadre du Mali. C’est pourquoi toute rupture avec les agendas transnationaux doit être démontrée, et non simplement annoncée. La CFR ne négocie pas l’État malien ; elle cherche uniquement les conditions pour sortir de la guerre sans renoncer à la République.
Décentralisation et médiation locale : une République malienne repensée
La question de la décentralisation est souvent réduite à un débat sur l’application de la charia, ce qui est réducteur. Le vrai problème est l’effondrement de l’État de proximité : dans de nombreuses zones, l’administration est absente, la justice inaccessible et les services publics défaillants. Les populations se tournent alors vers les autorités locales encore présentes : chefs coutumiers, notables, religieux ou médiateurs.
La CFR ne propose pas la charia. Elle propose une République malienne capable d’intégrer certaines formes de médiation locale dans un cadre strictement constitutionnel. Les principes sont clairs : respect de la Constitution, égalité des citoyens, protection des femmes et des enfants, et droit de recours devant la justice nationale. Le débat sur la décentralisation doit porter sur la gouvernance et l’efficacité de l’État, et non sur des caricatures.
Le fédéralisme ne se résume pas à une répartition des pouvoirs, mais bien à une question de compétences, de ressources et de contrôle démocratique. La CFR défend un Mali unitaire, souverain et indivisible, mais davantage régionalisé. Les collectivités doivent disposer de responsabilités accrues et de moyens adaptés, tandis que l’État conserve ses fonctions régaliennes. Dans un pays aussi vaste que le Mali, la centralisation excessive à Bamako est inefficace. L’État doit garantir l’unité nationale, mais les territoires doivent avoir les moyens de gérer leurs propres affaires.
Programme de transition : restaurer l’État « utile »
La CFR dispose d’un programme de transition structuré, centré sur la restauration de l’État « utile ». Ses priorités sont multiples : réouverture des écoles, renforcement de la justice, protection des populations et relance économique. La Coalition défend l’indépendance de la magistrature, le soutien aux enseignants, l’amélioration des forces de sécurité et la sécurisation des corridors économiques. La crise est aussi humanitaire : restaurer l’accès à l’éducation, à la justice, à la sécurité, à l’énergie et à l’alimentation constitue la première étape de toute reconstruction nationale.
L’Alliance des Démocrates du Sahel : une convergence civique, pas une structure militaire
L’Alliance des Démocrates du Sahel (ADS), née peu après la CFR, est avant tout une convergence entre citoyens maliens, burkinabè et nigériens partageant le même constat : la crise du Sahel est aussi institutionnelle et démocratique. Ce n’est ni une structure militaire ni un commandement politique unique. La CFR reste une initiative malienne répondant à la crise malienne. L’ADS vise à coordonner des actions de plaidoyer, de défense des libertés publiques et de solidarité entre démocrates sahéliens confrontés à la fermeture des espaces politiques.
La CFR ne propose ni revanche, ni partition, ni théocratie, ni retour à l’ancien système. Elle défend une sortie de guerre fondée sur une transition civile, un dialogue national encadré, une refondation territoriale, une armée républicaine et le retour du choix populaire. Sa conviction est simple : le Mali ne sera pas sauvé par un homme fort, mais par un pacte national fort.
