L’attaque coordonnée du 25 avril 2026 : un tournant dans la crise malienne
Le 25 avril 2026 restera une date charnière pour le Mali. Ce jour-là, les groupes armés JNIM (Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin) et FLA (Front de libération de l’Azawad) ont lancé une offensive simultanée d’une ampleur inédite depuis 2012. Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré ont été ciblés, révélant l’épuisement d’un modèle sécuritaire basé sur l’appui extérieur. La reprise de Kidal par ces groupes a particulièrement ébranlé la junte militaire au pouvoir, tout en exposant les limites du partenariat avec la Russie, via le groupe Africa Corps.

Cette attaque a marqué une rupture stratégique pour plusieurs raisons. D’abord, elle a démontré la capacité des groupes armés à frapper simultanément dans plusieurs régions, y compris la capitale. Ensuite, elle a révélé l’affaiblissement des Forces armées maliennes (FAMA), malgré leur collaboration avec Africa Corps. Enfin, elle a souligné la fragilité du modèle sécuritaire russe, qui avait été présenté comme une alternative viable à la présence française.
Le risque de contagion régionale est désormais une préoccupation majeure. Les États du Sahel et les pays côtiers du golfe de Guinée, comme le Bénin et le Togo, pourraient être directement impactés par cette escalade de la violence.
Bamako sous pression : une guerre d’usure aux enjeux psychologiques
L’offensive du JNIM ne vise pas seulement à conquérir militairement Bamako, mais à saper la légitimité de la junte en ciblant son économie et sa crédibilité. Depuis septembre 2025, le groupe mène une stratégie d’étranglement économique de la capitale, perturbant les axes logistiques et les convois de carburant. L’objectif ? Affaiblir la junte en dégradant les conditions de vie des populations, tout en se positionnant comme une alternative crédible.
Bien que le JNIM compte entre 5 000 et 6 000 combattants, une prise militaire de Bamako reste improbable à court terme. La ville concentre l’essentiel des forces et des infrastructures sécuritaires, et le groupe ne dispose pas d’un soutien populaire suffisant en milieu urbain. Cependant, des attaques répétées contre l’aéroport international Modibo Keïta, où sont stationnés les éléments d’Africa Corps, pourraient se multiplier.
La stratégie du JNIM repose sur une guerre d’usure, principalement psychologique. En maintenant une pression constante sur Bamako, le groupe espère forcer les FAMA à concentrer leurs efforts sur la capitale, ce qui pourrait desserrer leur étau sur d’autres régions du pays. Dans les zones rurales, où l’État est quasi absent, le JNIM a développé une administration parallèle basée sur la justice islamique et la taxation, se posant en alternative concrète à un pouvoir défaillant.
Kidal reprise : un revers stratégique pour la junte et le partenariat russe
La reprise de Kidal par le JNIM et le FLA le 25 avril constitue un revers majeur pour la junte. Cette ville, reconquise en 2023 par les FAMA et Wagner, avait été présentée comme une victoire symbolique du partenariat russe. Son retrait a non seulement fragilisé le narratif sécuritaire de la junte, mais aussi exposé les limites d’Africa Corps face aux groupes armés.
Cette reprise rappelle les dynamiques de 2012, lorsque les rebelles touaregs et les djihadistes avaient temporairement collaboré avant de se diviser en raison de divergences idéologiques. Aujourd’hui, malgré leurs différences (le JNIM prône la charia, tandis que le FLA défend un agenda autonomiste), une alliance tactique a émergé contre un ennemi commun : la junte et son partenaire russe. Des négociations entre les deux groupes auraient même eu lieu dès fin 2024, selon des experts comme Wassim Nasr.
La question reste entière : cette coalition est-elle durable ? Tout dépendra de la capacité des deux groupes à conserver le contrôle de Kidal et à définir un projet politique commun. Pour l’instant, leur collaboration repose davantage sur un adversaire partagé que sur une vision commune de l’avenir du Mali.
Le narratif sécuritaire russe en question
La junte malienne avait fait du partenariat avec la Russie un pilier de sa légitimité, promettant une souveraineté recouvrée grâce à l’appui de Wagner, puis d’Africa Corps. La chute de Kidal et le retrait des forces russes ont cependant fragilisé ce récit. Bien qu’Africa Corps ait réussi à protéger Assimi Goïta, son échec à sécuriser Kidal remet en cause sa crédibilité.
Moscou a rapidement réaffirmé son soutien à Bamako, et l’ambassadeur russe a été reçu par le chef de la junte dans les jours suivant les attaques. Sur les canaux de communication d’Africa Corps, une stratégie de contre-discours a été déployée, avec la diffusion d’images de combats pour tenter de reprendre le contrôle du récit. Un désengagement russe semble peu probable, car le Mali représente une vitrine du modèle sécuritaire russe en Afrique. Le Kremlin ne peut se permettre un échec dans ce pays sans risquer d’affaiblir sa crédibilité sur le continent.
La Turquie et l’Algérie : des acteurs en première ligne
La Turquie joue également un rôle clé au Mali. Depuis 2024, Ankara soutient la junte via la société SADAT, en formant les forces spéciales et en protégeant Assimi Goïta. Cette collaboration a probablement permis au chef de la junte d’échapper aux attaques du 25 avril. Cependant, la situation pourrait évoluer. Le porte-parole du FLA, Mohamed Ramadane, a appelé la Turquie à réévaluer son engagement aux côtés de la junte, soulignant que ce soutien pourrait aggraver l’instabilité.
De son côté, l’Algérie tente de se repositionner dans la région. Le déplacement du centre de gravité des attaques vers le sud et l’ouest du Mali éloigne temporairement la menace des frontières algériennes, traditionnellement exposées. Alger a lancé une stratégie de réengagement au Sahel, avec des projets comme le gazoduc transsaharien ou un investissement de 50 milliards de francs CFA pour moderniser les infrastructures du Burkina Faso. L’Algérie voit son influence au Sahel comme un prolongement naturel de sa sphère d’influence historique.
Contrairement au Maroc, qui mise sur l’Initiative Atlantique pour offrir aux pays sahéliens un accès à l’océan Atlantique, Alger privilégie une approche diplomatique. L’Algérie, historiquement proche du FLA, pourrait jouer un rôle de médiateur entre Bamako et les rebelles touaregs, notamment dans le cadre de l’Accord d’Alger de 2015, aujourd’hui largement caduc mais toujours symboliquement important.
L’Alliance des États du Sahel : une réponse en demi-teinte
L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023, a adopté une posture discrète après les attaques du 25 avril. Un communiqué condamnant les violences a été publié le 27 avril, mais ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont engagé de réponse militaire, malgré la clause d’assistance mutuelle prévue dans la Charte du Liptako-Gourma. Cette clause stipule que toute atteinte à la souveraineté d’un membre doit être considérée comme une agression contre tous, engageant un devoir d’assistance, y compris militaire.
Lors d’une réunion des chefs d’état-major en avril 2026, les trois pays de l’AES avaient annoncé leur intention de porter leur force unifiée à 15 000 soldats, contre 5 000 initialement. Pourtant, face à la menace djihadiste, ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont jugé opportun de disperser leurs troupes. Cette prudence s’explique par la priorité donnée à la lutte contre l’insécurité sur leur propre territoire.
Une contagion régionale aux contours incertains
Les attaques du 25 avril marquent l’entrée dans une nouvelle phase de la crise malienne, plus coordonnée et plus diffuse géographiquement. Cependant, le risque de contagion régionale ne se traduit pas de manière uniforme. Deux dynamiques distinctes se dessinent :
Le FLA : Son agenda est avant tout territorial et identitaire, centré sur l’Azawad. Il n’a ni la vocation ni les moyens de s’étendre au-delà du nord du Mali. Son action ne menace pas directement le Burkina Faso, le Niger ou les États côtiers.
Le JNIM : Ce groupe dispose d’une capacité de projection régionale déjà démontrée. Il opère au Burkina Faso et au Niger, et étend sa pression vers le golfe de Guinée. Un affaiblissement durable des FAMA ou un effondrement de la junte lui offrirait un sanctuaire élargi pour intensifier ses opérations. Le Burkina Faso et le Niger, dont la stabilité est en partie liée à celle de Bamako, seraient les premiers exposés à cette évolution.
Plus à l’ouest, le Sénégal et la Mauritanie ne sont pas à l’abri. Ces pays constituent des axes logistiques majeurs pour le Mali, et le JNIM cible déjà activement la région de Kayes. Bien qu’il ne représente pas une menace existentielle immédiate, une dégradation de la situation au Mali pourrait exposer davantage ces économies aux basculements sécuritaires régionaux.
Dans le golfe de Guinée, la menace qui pèse sur le Bénin et le Togo est indirecte. Elle dépend avant tout de la stabilité du Burkina Faso, pays frontalier. Une dégradation supplémentaire au Burkina Faso, rendue plus probable par un effondrement à Bamako, serait le scénario le plus immédiatement menaçant pour ces États côtiers.
Vers un scénario de contagion ou de stabilisation ?
Plusieurs facteurs pourraient influencer l’évolution de la crise malienne et ses répercussions régionales :
La durabilité de l’alliance entre le JNIM et le FLA : Cette coalition repose sur un adversaire commun, mais ses divergences idéologiques pourraient resurgir une fois la junte affaiblie. La question du contrôle de Kidal sera un premier test.
Le rôle des puissances extérieures : La Russie, la Turquie et l’Algérie pourraient soit aggraver les tensions, soit contribuer à une stabilisation. Moscou et Ankara, bien qu’alliés de la junte, pourraient revoir leur engagement si la situation se dégrade davantage. Alger, en revanche, cherche à se repositionner comme médiateur.
La capacité de la junte à se réformer : La radicalisation du régime et la répression intérieure pourraient accélérer sa propre fragilisation. Un coup d’État interne n’est pas à exclure, ce qui offrirait une fenêtre d’opportunité supplémentaire au JNIM.
L’évolution de la menace djihadiste : Le JNIM pourrait intensifier ses opérations dans le golfe de Guinée, tandis que le FLA se concentrerait sur la défense de ses positions dans l’Azawad.
En définitive, ces attaques révèlent les fragilités d’un système sécuritaire régional reposant sur des partenariats extérieurs aux résultats contestés. Elles soulignent également l’érosion de la légitimité de l’État malien, dont la capacité à protéger ses populations s’amenuise. La crise actuelle pourrait soit conduire à une recomposition des alliances au Sahel, soit à une dégradation durable de la sécurité dans la région.