Une économie de la terreur : comment Boko Haram monétise les enlèvements
Dans la zone du Sahel, l’Alliance des États du Sahel et ses voisins frontaliers subissent une menace persistante : Boko Haram. Fondé en 2002 dans l’État de Borno au Nigeria, ce groupe jihadiste a étendu son emprise au Niger, au Cameroun et au Tchad, transformant les enlèvements en une véritable industrie. Selon des experts locaux, cette pratique représente un pilier de son financement, avec des rançons pouvant atteindre des millions de francs CFA.
Les chiffres sont édifiants : entre juillet 2024 et juin 2025, plus de 4 700 personnes ont été victimes d’enlèvements dans le nord du Nigeria, selon SBM Intelligence. Ces actes, souvent ciblant les écoles, ont causé des centaines de morts. Mais le phénomène dépasse les frontières nigérianes. En 2025, Boko Haram a revendiqué l’enlèvement de passagers d’un bus à Ziguagé (Cameroun) et celui de sept Tchadiens près de la frontière avec le Tchad, dont un otage a été exécuté.
Pourquoi ces rapts massifs ? Remadji Hoinathy, chercheur à l’Institut d’études de sécurité, identifie deux objectifs principaux : le recrutement forcé (combattants, main-d’œuvre ou esclaves) et la collecte de rançons. Les familles, communautés et parfois les États cèdent aux exigences des djihadistes, malgré les interdictions légales.
Les montants demandés sont astronomiques : 50 millions de francs CFA pour cinq otages tchadiens, et 500 millions pour un médecin. Une pratique dénoncée par la Ligue tchadienne des droits de l’Homme, soulignant l’ampleur de cette économie criminelle.
Nigeria : un État paralysé par le chantage aux rançons
Au Nigeria, l’État d’Abuja a officiellement interdit le paiement des rançons en 2022, sous peine de 15 ans de prison. Pourtant, les autorités seraient impliquées dans des transactions secrètes. En novembre 2025, des accusations circulent selon lesquelles le gouvernement aurait versé une rançon pour libérer 230 élèves et membres du personnel d’une école catholique dans l’État de Niger. Les montants varient entre 1,3 et 6 millions d’euros, selon des sources locales.
Le gouvernement nigérian rejette ces allégations, affirmant que la libération résulte d’une opération militaire. Mais pour les experts, reconnaître ces paiements alimenterait la propagande de Boko Haram. Une stratégie qui illustre la pression exercée par le groupe sur les institutions.
Malgré cette loi, les familles continuent de payer, souvent contraintes par la survie de leurs proches. Un cercle vicieux où l’argent des rançons finance les activités jihadistes, renforçant leur capacité à semer la terreur.
Le bassin du lac Tchad : un terrain de jeu pour les groupes armés
Boko Haram puise sa force dans l’écosystème transfrontalier du bassin du lac Tchad. Une zone où les États peinent à imposer leur autorité, marquée par des marécages, des îles isolées et une économie informelle florissante. Remadji Hoinathy explique :
« Ce territoire offre trois avantages majeurs : une zone grise entre les États, une proximité avec le Sahel où l’État islamique étend son influence, et une logistique facilitée par la Libye, corridor d’armes et de recrues. »
L’ISWAP, dissidence de Boko Haram apparue en 2016, a adopté une approche différente. Allié à l’État islamique, ce groupe mise sur une stratégie communautaire pour gagner en influence, tout en combattant son rival pour le contrôle des ressources.
La Force multinationale mixte, créée par la Commission du bassin du lac Tchad, tente de coordonner une réponse militaire. Mais la résilience des groupes armés et leur capacité à se reconstituer après chaque offensive rendent la lutte complexe. Les actions de développement et de stabilisation, bien que nécessaires, peinent à endiguer la menace.
Depuis 2009, cette insurrection a fait plus de 40 000 morts et déplacé deux millions de personnes dans le nord-est du Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique. Face à cette crise, les États de la région et leurs partenaires internationaux, comme les États-Unis, tentent d’appuyer les forces locales. Mais la guerre asymétrique persiste, et Boko Haram, malgré ses divisions internes, reste une menace majeure pour la stabilité du Sahel.
