Bamako face à l’épidémie de mendicité : quand l’État malien tourne le dos à ses citoyens

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Une réalité quotidienne qui trahit l’impuissance des autorités maliennes

Chaque matin, Bamako se réveille sous le regard de ses enfants les plus vulnérables. Aux abords des mosquées de la Grande Mosquée ou du marché de Dibida, des mineurs et des adultes mendient sans relâche, souvent sous un soleil de plomb ou sous des averses torrentielles. Cette pratique, autrefois marginale, est devenue une donnée incontournable du paysage urbain malien. Pourtant, les discours officiels promettant une lutte sans merci contre ce fléau peinent à se concrétiser sur le terrain. Les promesses gouvernementales, aussi ambitieuses soient-elles, s’évaporent dans un contexte de crise économique et politique persistante.

Mais pourquoi les solutions promises échouent-elles systématiquement ? Entre manque de moyens, corruption endémique et absence de vision à long terme, la lutte contre la mendicité au Mali ressemble à un combat perdu d’avance. Les autorités, malgré leurs déclarations tonitruantes, semblent incapables de rompre ce cercle vicieux qui étouffe les couches les plus fragiles de la société.

La capitale malienne submergée : quand la mendicité devient une industrie

Dans les rues de Bamako, la mendicité n’est plus un acte isolé : elle s’est transformée en un véritable phénomène organisé. Aux feux rouges, près des stations-service ou devant les centres commerciaux, des groupes d’enfants, parfois accompagnés d’adultes, harponnent les conducteurs avec une insistance déconcertante. Parmi eux, des talibés aux regards vides, contraints de quêter des sommes exorbitantes sous prétexte d’apprentissage coranique. D’autres, totalement livrés à eux-mêmes, survivent dans un environnement où la loi n’a plus cours.

Les opérations de contrôle lancées ponctuellement par les autorités, ainsi que les campagnes de sensibilisation du ministère de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille, n’ont qu’un impact éphémère. Les centres d’accueil, quand ils existent, sont saturés et sous-financés. Les personnes interpellées sont relâchées au bout de quelques heures, faute de structures adaptées pour les prendre en charge durablement. Résultat : la mendicité reprend ses droits, plus forte que jamais, comme un mal récurrent qui résiste à toute tentative de guérison.

Des mineurs sacrifiés : le drame silencieux de l’exploitation religieuse

Le sort des enfants de Bamako est particulièrement préoccupant. Des milliers d’entre eux, privés d’éducation et de protection, errent dans les rues de la capitale. Certains sont poussés par des familles en détresse extrême, d’autres tombent dans les filets de réseaux d’exploitation déguisés en pratiques spirituelles. Les médersas non réglementées, où les principes coraniques se mêlent à des exigences de mendicité quotidienne, prospèrent dans l’ombre. Une réalité qui illustre l’incapacité chronique de l’État malien à faire respecter ses propres lois, par crainte des réactions communautaires ou religieuses.

Un État à la dérive : les racines profondes d’un échec cuisant

La croissance exponentielle de la mendicité à Bamako n’est pas le fruit du hasard. Elle est le symptôme d’un dysfonctionnement structurel au sein de l’appareil étatique malien, où plusieurs failles majeures se combinent pour nourrir ce fléau :

  • Des services sociaux en lambeaux : Le Mali alloue une part dérisoire de son budget à l’éducation et à la protection sociale. Des millions de ménages vivent dans une précarité absolue, sans accès à des infrastructures éducatives ou sanitaires dignes de ce nom. L’absence de scolarisation gratuite et obligatoire pousse les familles les plus démunies à sacrifier l’avenir de leurs enfants pour survivre au présent.
  • Un système éducatif traditionnel hors de contrôle : Les écoles coraniques, souvent présentées comme des remparts contre la délinquance, se transforment en certains cas en usines à mendicité. Les maîtres coraniques, livrés à eux-mêmes, exploitent les enfants sous couvert de traditions religieuses. Les autorités, paralysées par la peur des tensions communautaires ou par un manque criant de moyens, ferment les yeux sur ces pratiques.
  • La corruption gangrène les fonds publics : Les budgets destinés à la lutte contre la pauvreté et à la réinsertion sociale sont systématiquement détournés ou mal utilisés. Les programmes d’aide humanitaire et de soutien aux populations vulnérables peinent à atteindre leurs cibles, étouffés par une bureaucratie kafkaïenne et une corruption endémique. Résultat : des milliards de francs CFA s’évaporent, tandis que les besoins criants des citoyens restent ignorés.
  • Une priorité budgétaire défaillante : Malgré les rhétoriques enflammées sur la protection de l’enfance et la dignité humaine, les dépenses sécuritaires et le maintien de l’appareil d’État priment systématiquement. Les ambitions de développement humain sont reléguées au second plan, traitées comme des variables d’ajustement dans un contexte de crise permanente.

Une poudrière sociale et sécuritaire aux portes de l’explosion

Fermer les yeux sur l’explosion de la mendicité urbaine n’est pas seulement une question de dignité bafouée : c’est une menace directe pour la stabilité du Mali. Des dizaines de milliers de jeunes, privés d’éducation, de perspectives et de cadre familial, errent dans les rues de Bamako. Une proie facile pour les réseaux criminels et les groupes armés qui prospèrent dans le chaos. Une fois recrutés, ces jeunes deviennent les instruments d’un engrenage dont il sera difficile de les extraire.

L’État malien, en restant passif face à cette crise, scelle son propre destin. La mendicité n’est pas un simple phénomène de société : c’est le symptôme d’un contrat social rompu entre les dirigeants et les populations les plus vulnérables. Sans une refonte radicale des politiques sociales, une application stricte de la loi et une gestion transparente des ressources, le Mali s’enferme dans une spirale de précarité et d’insécurité dont il sera presque impossible de s’extirper.

Entre solutions concrètes et aggravation de la crise : vers quel avenir pour Bamako ?

Pour inverser cette tendance catastrophique, une action collective et déterminée est indispensable. Cela exige de repenser en profondeur le système éducatif malien, de réguler strictement les médersas et de renforcer les mécanismes de lutte contre la corruption. Il est urgent d’investir massivement dans les infrastructures sociales, en ciblant en priorité les zones urbaines les plus affectées par ce fléau.

Cependant, au-delà des mesures techniques, c’est une transformation culturelle qui s’impose. Une prise de conscience collective est nécessaire pour briser le silence autour de l’exploitation des enfants et des défaillances de l’État. La mendicité à Bamako n’est pas une fatalité : elle est le reflet d’un échec politique et social qu’il est encore temps de corriger. Mais le temps presse, et chaque jour d’inaction aggrave un peu plus le risque d’un effondrement social sans précédent.

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A propos Harouna Traoré

Journaliste
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