Algérie-Maroc : une rivalité qui façonne-t-elle l’avenir du Maghreb ?

Algérie-Maroc : une rivalité qui façonne-t-elle l’avenir du Maghreb ?

Par Dr Mohamed Chtatou


Les racines d’une rivalité historique

Parmi les tensions bilatérales les plus ancrées au monde, celle opposant l’Algérie au Maroc se distingue par son intensité persistante et ses répercussions sur l’équilibre régional. Depuis leur accession à l’indépendance au milieu du XXe siècle, ces deux nations ont entretenu des relations tantôt coopératives, tantôt marquées par des hostilités ouvertes. Conflits frontaliers, ruptures diplomatiques, frontières terrestres closes et rivalités idéologiques ont jalonné leur histoire, transcendant les générations de dirigeants. Mais la question centrale mérite d’être posée : l’opposition systématique au Maroc est-elle devenue, pour l’Algérie, une stratégie centrale et durable ? Cette hypothèse, bien que provocante, mérite une analyse approfondie.

L’Algérie, avec ses 32 millions d’habitants et une économie dépendante des hydrocarbures, fait face à des défis internes majeurs : une jeunesse en quête d’opportunités, des tensions sociales récurrentes et une insécurité diffuse le long de cinq frontières distinctes. Réduire sa politique étrangère à une obsession unique reviendrait à simplifier une réalité complexe, façonnée par son histoire postcoloniale et ses impératifs géostratégiques. Pourtant, l’idée que le Maroc ne joue aucun rôle dans cette équation est tout aussi irrecevable.

Cette analyse propose une lecture nuancée : la rivalité avec le Maroc est devenue un pilier structurant de la politique régionale algérienne, sans pour autant épuiser l’ensemble de ses ambitions stratégiques. L’examen de cette dynamique s’articule autour de plusieurs axes : les origines historiques de l’antagonisme, les enjeux identitaires, les divergences diplomatiques, les coûts économiques et les implications sécuritaires. L’objectif est de peser le poids réel de cette rivalité dans l’échiquier algérien, tout en évaluant ses conséquences pour l’ensemble du Maghreb.

Un contentieux né de l’héritage colonial

Les tensions entre les deux pays plongent leurs racines dans la cartographie coloniale. La France, puissance occupante en Algérie, avait redessiné les frontières sahariennes et présahariennes, annexant des territoires revendiqués par le Maroc, notamment autour de Tindouf, Colomb-Béchar et Figuig. L’indépendance marocaine en 1956, suivie de celle de l’Algérie en 1962, a révélé des visions divergentes sur la légitimité des frontières postcoloniales. Rabat espérait une reconnaissance de ses revendications territoriales par une Algérie indépendante et reconnaissante, mais Alger a adopté une position intransigeante : les frontières héritées de la colonisation étaient intangibles, un principe consacré par la résolution du Caire de 1964 de l’Organisation de l’unité africaine.

Cette divergence a conduit à la guerre des Sables d’octobre 1963, un conflit bref mais fondateur. Bien que stoppé par un cessez-le-feu négocié sous l’égide de l’OUA, ce conflit a laissé des traces indélébiles. Pour l’élite algérienne, il a confirmé l’image d’un Maroc irrédentiste et expansionniste, tandis que pour le Palais marocain, il a révélé une Algérie idéologiquement alignée sur l’URSS, prête à recourir à la force contre son voisin. Ces perceptions, bien que partisanes, ont survécu à toutes les crises ultérieures, nourrissant une méfiance réciproque.

L’identité amazighe : un enjeu trop souvent sous-estimé

Un aspect moins exploré de cette rivalité est la question identitaire, particulièrement autour de l’héritage amazigh (berbère). L’Algérie et le Maroc abritent d’importantes populations amazighophones, mais leurs approches divergent radicalement. En Algérie, le mouvement amazigh kabyle a parfois formulé des revendications autonomistes, perçues par le pouvoir central comme une menace sécuritaire. Alger a accusé à plusieurs reprises le Maroc de soutenir secrètement ces mouvements, une allégation démentie par Rabat. Au Maroc, en revanche, la monarchie a intégré la reconnaissance culturelle amazighe dans un récit national unificateur, notamment via la création de l’Institut royal de la culture amazighe en 2001 et la réforme constitutionnelle de 2011.

Ce contraste illustre comment un héritage civilisationnel commun, antérieur à la conquête arabo-islamique, a été instrumentalisé par la rivalité bilatérale plutôt que d’être exploité comme une opportunité de coopération transfrontalière. Les deux pays, malgré leurs divergences, partagent un substrat culturel amazigh qui pourrait servir de base à une collaboration plus étroite.

Le Sahara occidental : un différend qui structure tout

Si la guerre des Sables a forgé la psychologie de la rivalité, le différend du Sahara occidental lui a donné une dimension institutionnelle durable. Le retrait espagnol de sa colonie en 1975, précipité par la Marche verte organisée par le Maroc, a déclenché un conflit toujours d’actualité. Rabat a annexé et administré la majeure partie du territoire, proposant un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine. Alger, tout en niant toute ambition territoriale, héberge depuis 1976 le gouvernement en exil du Front Polisario et ses camps de réfugiés, soutenant diplomatiquement et financièrement sa revendication d’autodétermination au sein de l’Union africaine et des Nations unies.

Les récits des deux parties sont incompatibles. Pour Alger, sa position incarne le principe d’autodétermination de la Charte des Nations unies et son héritage anticolonial. Pour Rabat, l’Algérie est une partie prenante au conflit, pointant la localisation et le financement du Polisario sur son territoire. Ce différend, devenu un enjeu de souveraineté nationale pour les deux pays, a transformé un conflit territorial en une grille de lecture permanente de leur relation. La reconnaissance américaine en 2020 de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, suivie par un rapprochement d’autres pays européens et africains, a été perçue par Alger comme une tentative d’encerclement plutôt qu’un motif de réévaluation stratégique.

Diplomatie et politique intérieure : des leviers d’influence

La rivalité algéro-marocaine ne se limite pas aux sphères diplomatique et sécuritaire ; elle s’étend à la politique intérieure. Les régimes autoritaires, confrontés à des défis de légitimité, ont souvent recours à la rhétorique de la menace extérieure pour consolider leur pouvoir. Le conflit civil des années 1990, marqué par la victoire électorale du Front islamique du salut puis son annulation, a vu l’establishment militaro-sécuritaire algérien exploiter la peur du Maroc pour renforcer sa cohésion interne. Plus récemment, le mouvement de protestation du Hirak, né en 2019 contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, a révélé une crise de légitimité profonde. Bien que les revendications fussent avant tout internes — transparence, élections libres et gouvernance responsable —, la réponse de l’État a inclus une intensification de la rhétorique anti-marocaine, accusant Rabat d’ingérence. Cette dynamique s’est répétée lors de la rupture diplomatique de 2021, survenue dans un contexte de tensions sociales persistantes.

Cependant, réduire la gouvernance algérienne à cette logique diversionnaire serait réducteur. L’État investit massivement dans des domaines comme le logement, les subventions alimentaires, l’éducation et la diversification industrielle, reflétant des priorités domestiques indépendantes de la rivalité marocaine. Pourtant, la coïncidence entre les périodes de tension interne et l’escalade anti-marocaine dans le discours officiel est troublante, constituant l’un des mécanismes les plus clairs d’intégration de la rivalité extérieure dans l’action publique.

Les coûts économiques d’une rivalité prolongée

C’est dans le domaine économique que le prix de cette rivalité est le plus tangible. L’Union du Maghreb arabe, créée en 1989 avec l’ambition de créer un marché commun et une union douanière, est restée largement inactive depuis plus de trente ans. Le commerce intra-maghrébin est parmi les plus faibles au monde, avec moins de 3 % des échanges totaux des deux pays réalisés entre eux. La fermeture de la frontière terrestre depuis 1994, imposée à l’origine par le Maroc après un attentat terroriste à Marrakech, a favorisé une économie informelle de contrebande, sans bénéfice fiscal ni emploi régulé pour aucun des deux États.

La suspension en 2021 du Gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait le gaz algérien vers l’Espagne via le Maroc, a mis fin à une interdépendance énergétique vieille de plusieurs décennies. L’Algérie a redirigé ses exportations via le gazoduc Medgaz vers l’Espagne, tandis que le Maroc a promu le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, contournant explicitement l’Algérie. Ces choix illustrent comment un différend bilatéral peut reconfigurer des infrastructures stratégiques, au détriment de la complémentarité économique régionale.

À titre de comparaison, d’autres régions comme l’Asie du Sud-Est ou l’Afrique australe, malgré des complémentarités moins évidentes, ont atteint des niveaux bien supérieurs d’intégration commerciale et d’investissements coordonnés. Un Maghreb coopératif pourrait générer des gains substantiels : corridors de transport intégrés entre Casablanca, Oran, Alger et Tunis, exploitation des avantages comparatifs (hydrocarbures algériens et exportations marocaines), infrastructures énergétiques renouvelables coordonnées, marchés de capitaux approfondis et un tourisme élargi. Pourtant, les deux pays ont développé des stratégies de développement parallèles et non complémentaires, privilégiant des infrastructures dupliquées et des dépenses de défense orientées vers la dissuasion mutuelle plutôt que vers une coopération régionale.

Sécurité et modèles de leadership en compétition

La rivalité se matérialise également dans les budgets de défense. L’Algérie consacre depuis plus d’une décennie une part importante de son PIB à ses dépenses militaires, officiellement justifiées par l’instabilité à ses frontières avec la Libye, le Mali et le Niger. Le Maroc, de son côté, a modernisé ses forces armées en diversifiant ses fournisseurs (États-Unis, Europe, Israël) et en approfondissant sa coopération sécuritaire avec Washington. Ces investissements, bien que répondant à des menaces distinctes, sont interprétés par chaque partie comme une escalade mutuelle, créant un dilemme de sécurité classique.

Les deux pays ont également développé des visions concurrentes de leadership régional. Le Maroc mise sur une diplomatie économique, des infrastructures tournées vers l’Atlantique et une coopération Sud-Sud, notamment via le gazoduc Nigeria-Maroc et l’Initiative des États atlantiques africains. L’Algérie, riche en hydrocarbures et héritière d’une tradition de solidarité anticoloniale, privilégie un engagement direct auprès des gouvernements sahéliens et une médiation dans les conflits internes, comme au Mali. Ces stratégies, bien que distinctes, sont systématiquement perçues par l’autre capitale comme des tentatives d’encerclement, limitant les opportunités de coopération.

La bataille médiatique et les récits concurrents

La rivalité s’étend à la sphère médiatique et diplomatique publique. Les deux gouvernements entretiennent des réseaux de médias alignés, des lobbies à l’étranger et des think tanks pour façonner la perception internationale de leur position. Le Maroc a investi massivement pour obtenir la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental en 2020, tandis qu’Alger a mobilisé ses alliés pro-Polisario et ses réseaux de solidarité africains pour contester cette revendication. Ces efforts ont parfois débordé sur des tensions bilatérales indépendantes, comme celles entre l’Algérie et la France, où Alger a explicitement lié les choix politiques parisiens à sa perception d’un biais en faveur de Rabat.

Une rivalité coûteuse mais pas exclusive

L’idée que contrer le Maroc soit la seule stratégie de long terme de l’Algérie est insoutenable. Le pays doit répondre à des défis internes multidimensionnels : stabilité politique post-Hirak, diversification économique, création d’emplois pour une jeunesse nombreuse, sécurité alimentaire et hydrique, modernisation des infrastructures et gestion d’un environnement sécuritaire complexe le long de ses frontières avec la Libye, le Mali, le Niger, la Tunisie et la Mauritanie. Ces priorités sont largement indépendantes de la rivalité marocaine.

Pourtant, la thèse inverse est tout aussi solide : la rivalité avec le Maroc est devenue l’un des principes organisateurs les plus durables et visibles de la politique régionale algérienne. Peu de relations bilatérales influencent autant l’alignement diplomatique (Israël, le Board of Peace, l’Union africaine), les acquisitions militaires, la politique énergétique et le discours politique intérieur. Cette rivalité fonctionne comme un filtre interprétatif, déformant des domaines a priori sans rapport avec le Maroc. Le coût d’opportunité est considérable : l’Afrique du Nord reste l’une des régions les moins intégrées économiquement au monde, malgré des dotations complémentaires évidentes.

Vers une coopération pragmatique ?

L’avenir du Maghreb dépendra de la capacité d’Alger et Rabat à instaurer des mécanismes de coopération sectorielle, sans exiger la résolution préalable du différend du Sahara occidental. Des mesures de confiance pourraient inclure un dialogue technique sur les menaces sahéliennes communes (terrorisme, trafic d’armes), des échanges économiques progressifs isolés du gel diplomatique, et des contacts consulaires pour les populations diasporiques. Ces initiatives, bien que modestes, pourraient éroder la rigidité de l’impasse actuelle.

Cependant, leur concrétisation dépend de facteurs politiques internes complexes : la transition post-Hirak en Algérie, l’équilibre entre factions réformistes et conservatrices au sein de l’establishment sécuritaire, le rythme de la consolidation diplomatique du Maroc autour de sa revendication saharienne, et les recompositions géopolitiques régionales (États-Unis, Europe, Russie, Chine, Golfe).

Conclusion : une rivalité aux multiples visages

La relation entre l’Algérie et le Maroc est l’un des traits les plus déterminants et coûteux de la géopolitique nord-africaine contemporaine. Affirmer que contrer le Maroc est la seule stratégie de l’Algérie reviendrait à nier la complexité de ses priorités : sécurité sahélienne, diversification économique, gestion démographique et stabilité intérieure. Pourtant, réduire cette rivalité à un simple trait marginal serait tout aussi erroné. Depuis 1962, l’opposition au Maroc a structuré une part majeure de la politique étrangère algérienne, s’intensifiant lors des crises de 2020-2021 et 2026.

Cette rivalité, née d’un contentieux colonial, durcie par la guerre des Sables et le différend du Sahara occidental, est devenue une logique autoentretenue. Elle absorbe et reconfiguré presque tous les domaines connexes, de la politique culturelle à la diplomatie sahélienne. La tâche n’est pas d’arbitrer les responsabilités, mais de reconnaître cette dynamique structurelle. Seule une prise de conscience des marges de manœuvre dont disposent les deux gouvernements pour desserrer l’étreinte de cette rivalité permettra d’envisager un avenir où la géographie partagée du Maghreb deviendra un atout plutôt qu’une frontière perpétuellement disputée. Le potentiel inexploité de la région est la preuve la plus tangible que les coûts d’une rivalité prolongée, aussi enracinée soit-elle, sont insoutenables pour les deux sociétés.