Une fracture politique majeure secoue le Sénégal

L’essentiel

  • 12 juillet 2026 : Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale, accuse publiquement Bassirou Diomaye Faye de s’écarter des engagements du Pastef lors d’une allocution à Touba.
  • Endettement public : Sonko évoque une dette « quasi insoutenable » et l’absence de programme avec le FMI, révélant la découverte d’un passif caché de près de 11 milliards de dollars.
  • Menace parlementaire : Le leader du Pastef annonce son intention de faire chuter le gouvernement « autant de fois que nécessaire » par le biais de motions de censure.
  • 14 juillet 2026 : Le bureau de l’Assemblée nationale se réunit pour débattre des répercussions de cette crise institutionnelle.

Le paysage politique sénégalais a connu une intensification notable ce week-end. Le 12 juillet, depuis Touba, Ousmane Sonko a lancé une attaque frontale contre le président Bassirou Diomaye Faye, l’accusant de délaisser les promesses qui les avaient portés ensemble au pouvoir. L’ancien Premier ministre, désormais à la tête de l’Assemblée nationale et chef du parti Pastef, reproche au chef de l’État de privilégier la fondation de sa propre formation politique au détriment de la gestion d’une dette publique jugée « quasi insoutenable ».

« Le président n’accorde plus la priorité aux Sénégalais », a affirmé Sonko, soulignant l’absence de tout accord avec le Fonds monétaire international comme preuve des lacunes économiques de l’exécutif. Cette offensive est d’autant plus retentissante qu’elle émane de l’artisan principal de la victoire présidentielle de Faye en 2024.

Une menace de censure imminente

Ousmane Sonko ne s’est pas contenté de critiques, il a brandi une sérieuse menace. Fort de la majorité parlementaire du Pastef, consolidée lors des dernières législatives, le président de l’Assemblée nationale a déclaré qu’il provoquerait la chute du gouvernement « autant de fois que nécessaire » par des motions de censure. Cette formulation ne laisse aucune place à l’ambiguïté quant à la détermination de Sonko à utiliser son influence institutionnelle contre son ancien allié.

Cette escalade intervient alors que le bureau de l’Assemblée nationale se rassemble ce 14 juillet pour évaluer les conséquences de cette crise. La perspective d’une instabilité gouvernementale plane désormais sur le Sénégal, un pays longtemps perçu comme un modèle de démocratie en Afrique de l’Ouest.

Réplique de la coalition présidentielle

La coalition Diomaye Président a rapidement riposté. Dans un communiqué émis le 13 juillet, elle a qualifié les propos de Sonko de « scandaleux » et « crypto-personnels », insistant sur le fait que le président Faye « œuvre à trouver des solutions pour améliorer les conditions de vie » des Sénégalais. Le terme « crypto-personnels » suggère que l’entourage présidentiel interprète l’offensive de Sonko comme une attaque motivée par des ambitions politiques personnelles plutôt que par un véritable désaccord sur la gouvernance.

Le contraste est frappant avec l’image d’unité que les deux hommes projetaient durant la campagne présidentielle de 2024. Faye, candidat du Pastef après l’inéligibilité de Sonko, avait été présenté comme le bras exécutif d’un duo où Sonko incarnait la vision idéologique.

Les origines de la discorde

La scission n’est pas récente. Le 22 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a démis Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre, une décision qui a officialisé la fin de leur alliance. Sonko a par la suite été élu président de l’Assemblée nationale, une position qui lui confère un pouvoir de blocage considérable face à l’exécutif.

Il a été révélé l’existence d’un accord secret conclu en prison, où Faye se serait engagé à ne pas briguer un second mandat en 2029. La découverte d’une dette cachée de près de 11 milliards de dollars aurait également exacerbé les tensions entre les deux figures politiques, chacun se rejetant la responsabilité de cette situation budgétaire délicate.

Le 9 juillet, le Conseil constitutionnel a invalidé une réforme constitutionnelle portée par Sonko visant à restreindre les pouvoirs présidentiels, suite à une saisine du président Faye lui-même. Cette invalidation a été perçue par les partisans de Sonko comme une manœuvre présidentielle destinée à préserver ses prérogatives.

Accusations d’intimidation et de reniements économiques

Les griefs de Sonko ne se cantonnent pas aux questions institutionnelles. Il accuse Bassirou Diomaye Faye de manipuler et d’intimider des directeurs généraux issus du Pastef afin qu’ils s’éloignent de lui, menaçant de les révoquer s’ils maintiennent leur loyauté envers l’ancien Premier ministre.

Sur le plan économique, Sonko a dénoncé ce qu’il considère comme une trahison du projet souverainiste du Pastef. Il reproche à l’exécutif d’avoir renoncé à la renégociation de contrats stratégiques avec des multinationales, notamment dans le secteur des phosphates, un pilier de l’économie sénégalaise. « Nous avions promis de reprendre le contrôle de nos ressources naturelles », aurait déclaré Sonko, « et aujourd’hui, rien n’a changé ».

Contexte sénégalais

Le Sénégal, avec ses 18 millions d’habitants, a longtemps été cité en exemple pour sa stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest. Depuis son indépendance en 1960, le pays n’a connu aucun coup d’État, contrairement à plusieurs de ses voisins sahéliens. L’élection de Bassirou Diomaye Faye en 2024 avait suscité un immense espoir de rupture avec les pratiques de l’ancien régime de Macky Sall.

Cependant, la crise actuelle rappelle la fragilité de la transition politique. Le Pastef, parti de gauche panafricaniste, avait bâti son succès sur la promesse d’une souveraineté économique retrouvée et d’une émancipation vis-à-vis des institutions financières internationales. L’absence de programme avec le FMI, soulignée par Sonko comme une défaillance, figurait pourtant parmi les engagements de campagne du mouvement.

L’économie sénégalaise repose principalement sur l’agriculture (arachide), la pêche, les phosphates et, plus récemment, la découverte de gisements de gaz et de pétrole offshore. La dette publique, qui aurait été sous-évaluée de près de 11 milliards de dollars selon les révélations de Sonko, pèse lourdement sur les marges de manœuvre budgétaires du gouvernement.

Réactions internationales à la fracture

La crise sénégalaise n’est pas passée inaperçue sur la scène internationale. Un reportage diffusé le 12 juillet, intitulé « Amis devenus ennemis : la scission qui redéfinit le Sénégal », a documenté la rupture entre Faye et Sonko. Plusieurs analyses ont été consacrées à cette escalade, soulignant que la stabilité du Sénégal, souvent présentée comme un modèle pour la région, est désormais mise à l’épreuve.

Pour la France, qui entretient des liens historiques et économiques étroits avec Dakar, cette crise est suivie de près. Le Sénégal est un partenaire privilégié de Paris en Afrique de l’Ouest, et toute déstabilisation politique dans la région sahélienne, déjà fragilisée par les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, inquiète les capitales européennes.

Prochaines étapes

Les jours à venir s’annoncent décisifs. La réunion du bureau de l’Assemblée nationale ce 14 juillet pourrait fournir des indications sur la volonté de Sonko de concrétiser ses menaces. Si une motion de censure était déposée, le gouvernement devrait obtenir la confiance de l’Assemblée pour se maintenir. Avec une majorité Pastef acquise à Sonko, l’issue d’un tel vote semble incertaine.

Bassirou Diomaye Faye, de son côté, devra choisir entre une stratégie d’apaisement ou une confrontation directe avec son ancien mentor. La dissolution de l’Assemblée nationale demeure une option constitutionnelle, mais elle aggraverait la crise institutionnelle. La situation reste ouverte, et rien n’indique pour l’instant qu’un compromis soit envisageable entre les deux camps.