Au Sénégal, le rôle de la religion dépasse largement la sphère individuelle. Elle est un pilier de la cohésion sociale, un acteur clé dans la médiation des conflits, un moteur éducatif et, par moments, un régulateur politique. Malgré cette influence prépondérante, les interactions entre l’État et les diverses communautés religieuses demeurent majoritairement informelles. La question se pose alors avec acuité : une démarche d’institutionnalisation des cultes au Sénégal pourrait-elle rompre avec le clientélisme sans pour autant altérer le principe de laïcité? L’enjeu n’est plus de savoir s’il faut formaliser ces liens, mais bien de déterminer comment y parvenir sans que l’État ne s’ingère dans la religion elle-même.
Il convient de dissiper une idée reçue : structurer les liens entre l’État et les entités religieuses ne signifie pas nécessairement transformer la religion en affaire d’État. Plusieurs nations africaines ont déjà opté pour la mise en place de structures publiques dédiées aux affaires religieuses.
- Le Mali, par exemple, gère ces questions via un ministère des Affaires religieuses, du Culte et des Coutumes.
- La Guinée dispose d’un Secrétariat général aux Affaires religieuses.
- La Côte d’Ivoire a une administration spécialement dédiée aux cultes.
- Le Maroc a poussé cette formalisation plus loin encore, avec le Conseil supérieur des Oulémas et la fonction d’Amir Al-Mouminine.
Le Sénégal n’est pas en reste et a déjà esquissé un début d’institutionnalisation des rapports politique religieux. La création, en avril 2024, de la Direction des Affaires religieuses et de l’Insertion des diplômés en langue arabe, marque une étape significative. Son directeur, Djim Dramé, ne cache pas l’ambition de « formaliser les rapports entre l’État et les religions » afin de promouvoir la paix, l’harmonie et le vivre-ensemble. Le débat actuel ne porte donc plus sur la pertinence d’une administration du fait religieux, mais plutôt sur le degré d’institutionnalisation que le Sénégal souhaite adopter.

L’islamologue Abdoul Aziz Kébé perçoit la transformation envisagée de cette Direction en Délégation générale comme une « évolution positive » et une « élévation institutionnelle ». Son argument est pertinent : « la religion est une ressource dans notre pays », particulièrement pour la cohésion sociale et l’adoption des politiques publiques.
Si la religion représente déjà une richesse sociale, culturelle et politique pour le Sénégal, pourquoi maintenir une gestion des relations avec l’État principalement basée sur des interactions personnelles, des visites de courtoisie, des délégations ad hoc et des arrangements ponctuels ? C’est dans cette optique que se situe la proposition d’Ousmane Sonko. Il plaide pour une véritable institutionnalisation des liens entre l’État et les communautés religieuses, articulée autour de plusieurs axes : l’établissement d’un budget dédié au culte, l’élévation de la Délégation aux Affaires religieuses au rang de secrétariat d’État ou de ministère de plein exercice, la reconnaissance officielle de certaines facilités accordées aux guides religieux, et l’encadrement des fonds spéciaux par une commission assermentée.
Une laïcité de collaboration entre le politique et le religieux
La démarche est claire : il s’agit de s’affranchir d’un système de faveurs discrétionnaires pour évoluer vers des droits et des règles transparents. Lorsqu’un guide religieux bénéficie d’une facilité administrative en raison de sa proximité avec le président, il s’agit d’une faveur. Si cette même facilité est régie par un texte, avec des conditions définies et applicables à tous les guides répondant aux mêmes critères, on bascule dans une logique institutionnelle. L’État ne devrait pas avoir pour mission de contrôler le religieux, mais de structurer un cadre propice à l’organisation de ses interactions avec lui.
Le Sénégal est un État laïc. Cette réalité constitutionnelle est inaltérable. La Constitution stipule que la République est laïque, démocratique et sociale, garantissant l’égalité des citoyens sans distinction de religion et respectant toutes les croyances. L’institutionnalisation des cultes ne saurait donc aboutir à l’établissement d’une religion d’État.
La question est plutôt de savoir si la laïcité interdit à l’État d’organiser ses relations avec les religions. Le professeur de science politique Maurice Soudieck Dione souligne que la laïcité sénégalaise a une histoire singulière, distincte du modèle français de séparation stricte. Il la qualifie de « laïcité de collaboration entre le politique et le religieux ». Le modèle sénégalais se caractérise ainsi par un « accommodement pragmatique » avec les confréries et l’Église.
Cependant, le débat ne peut se résumer à la simple déduction : « la religion étant essentielle dans la société, il faut un ministère du Culte ». Seydou Ka, journaliste-chroniqueur, alerte sur le risque de transformer la laïcité en une forme de contrôle administratif du religieux. Il exprime la crainte d’une « bureaucratisation du sacré » et d’une dérive vers un « laïcisme » qui compromettrait l’autonomie des guides religieux.
Cette distinction est cruciale : il y a une différence fondamentale entre institutionnaliser les rapports avec les religions et institutionnaliser les religions elles-mêmes. Dans le premier cas, l’État se dote d’un interlocuteur administratif. Dans le second, il commence à définir progressivement qui est légitime, qui peut s’exprimer au nom d’une communauté, quelles activités sont permises, comment les lieux de culte doivent fonctionner et quels responsables religieux peuvent bénéficier d’une reconnaissance publique.
La crainte d’une « bureaucratisation du sacré »
La volonté de l’État d’organiser les religions elles-mêmes présente un risque évident de dénaturation. Le chercheur Bakary Sambe a parfaitement synthétisé les dangers des liens entre politique et religieux au Sénégal. Il observe que « nos leaders cherchent dans le religieux une légitimité qu’ils n’ont pas dans le politique ». Le danger de l’institutionnalisation serait précisément de transformer une relation déjà marquée par le clientélisme en une relation bureaucratisée de clientélisme. Au lieu d’une quête ponctuelle de bénédiction religieuse par le politique, on pourrait voir apparaître des mécanismes permanents de distribution de ressources publiques.
C’est précisément en raison de ces risques que l’institutionnalisation des rapports entre l’État et les cultes me semble indispensable. Actuellement, une part significative des interactions entre l’État et les autorités religieuses est personnalisée. Un président entretient des liens privilégiés avec un khalife. Un ministre est proche d’une famille religieuse donnée. Une collectivité locale obtient plus facilement des investissements en raison de son poids religieux. Un événement bénéficie d’un soutien spécifique car il représente un rendez-vous religieux majeur.
La question se pose alors : est-il préférable de laisser ces pratiques dans l’informel ou de les soumettre à des règles publiques claires ? À mon sens, il est préférable de les institutionnaliser. Mais avec une nuance essentielle : il ne faut pas institutionnaliser la foi ; il faut institutionnaliser les relations de l’État avec le fait religieux.
Djim Dramé semble défendre cette même vision lorsqu’il affirme que la Direction des Affaires religieuses a pour mission d’écouter « toutes les sensibilités religieuses » et de formaliser les relations entre l’État et les religions. Le Conseil national du laïcat a d’ailleurs accueilli favorablement cette démarche, y voyant une interface efficace entre l’Église et l’État. Son président, Philippe Abraham Tine, a toutefois souligné l’importance de clarifier le rôle de cette structure pour éviter toute méprise. Cette dimension interconfessionnelle est primordiale.
Le Sénégal est une société profondément croyante. Les musulmans y sont très majoritaires, tandis que les communautés chrétiennes possèdent une présence historique et sociale notable. Cette réalité sociohistorique appelle une réponse institutionnelle. Si l’État accompagne ses citoyens dans l’éducation, la santé, la culture ou le sport, pourquoi devrait-il ignorer le fait religieux comme une réalité qu’il ne pourrait jamais prendre en compte institutionnellement ?
Une politique publique du fait religieux
L’État peut soutenir les pèlerinages, contribuer à la sécurisation des grands événements religieux, encourager la formation, participer à la rénovation de lieux de culte ou encore accompagner les établissements religieux, à condition que les règles soient transparentes et que les principes d’équité s’appliquent à tous. L’islamologue Abdoul Aziz Kébé insiste sur l’objectif d’accompagner les communautés « musulmanes, chrétiennes et des religions traditionnelles » dans l’exercice de leur culte et leur développement. En substance, la proposition d’Ousmane Sonko ouvre un débat bien plus vaste qu’une simple question administrative.
Elle contraint le Sénégal à définir son propre modèle de laïcité. Seydou Ka nous rappelle les risques de la bureaucratisation du sacré. Étienne Smith nous invite à considérer l’« équidistance proportionnelle ». Seydi Diamil Niane souligne la nécessité d’une institutionnalisation des rapports entre pouvoirs publics et autorités religieuses. Maurice Soudieck Dione met en évidence une collaboration spécifique entre le politique et le religieux.
Les exemples de la Côte d’Ivoire, du Mali, de la Guinée, du Niger ou encore du Burkina Faso démontrent, chacun à leur manière, qu’il existe diverses approches pour organiser ces relations. Sonko, lui, soulève une question fondamentale : pourquoi gérer par la faveur ce qui pourrait être encadré par le droit ? C’est là que réside le véritable intérêt de son initiative. À une condition essentielle : l’institutionnalisation du culte au Sénégal ne doit pas signifier une étatisation de la religion. L’État doit rester laïc. Les religions doivent conserver leur autonomie. Et les citoyens doivent pouvoir exercer leur foi librement.
Ainsi, je ne plaiderais pas nécessairement pour un « ministère de la Religion », qui pourrait suggérer que l’État s’immisce dans le spirituel. Je défendrais plutôt une institution républicaine chargée d’organiser, avec transparence et équité, les interactions entre l’État et les cultes. Car le Sénégal ne peut ignorer la place de la religion dans sa société.
La question n’est donc plus de savoir s’il faut institutionnaliser le fait religieux, mais comment y parvenir sans altérer la singularité de la laïcité sénégalaise. Et à mon sens, la solution tient en une formule : ne pas institutionnaliser la foi, mais institutionnaliser les rapports avec la foi. C’est la seule voie pour concilier laïcité républicaine, liberté religieuse, équité confessionnelle et autonomie des communautés religieuses.
