Un affrontement d’influence discret mais féroce se dessine dans la partie septentrionale du Togo. Diverses sources au sein des milieux de la sécurité font état du déploiement de plus de 300 agents du Corps africain russe, l’entité qui a succédé à l’organisation Wagner sous la tutelle de Moscou. En parallèle, Ankara consolide sa présence militaire dans la région, s’appuyant notamment sur les services de la compagnie de sécurité privée SADAT. Cette double incursion marque un tournant géopolitique majeur pour Lomé, dont le territoire tend à devenir un théâtre d’affrontements indirects entre puissances extérieures plutôt qu’un espace de coopération ponctuelle.
S’interroger sur le rôle réel de l’armée togolaise
La multiplication de ces intervenants extérieurs interroge directement la place accordée aux Forces armées togolaises. Pourtant dotée d’officiers qualifiés et de soldats formés au sein d’académies internationales réputées, l’institution militaire nationale semble reléguée au second plan. Ce choix d’externaliser la défense relève d’une décision politique lourde de conséquences. En confiant des pans entiers de sa sécurité à des entités privées ou étatiques étrangères, le Togo s’expose à une dépendance multidimensionnelle. L’approvisionnement en armement, la gestion des renseignements stratégiques et la formation des troupes d’élite sont autant de leviers d’influence qui échappent progressivement au contrôle souverain de l’État.
Exiger la transparence financière et démocratique
Cette stratégie de défense soulève de graves questions quant à sa gestion financière et démocratique. Aucun détail n’est fourni concernant les contrats signés, leur coût pour le contribuable togolais, ou les règles d’engagement de ces forces étrangères sur le terrain. Dans un contexte où les populations civiles cohabitent directement avec ces acteurs armés, l’absence de contrôle parlementaire et judiciaire est particulièrement alarmante. La souveraineté ne saurait se réduire à des alliances opaques décidées dans le secret des cabinets ministériels.
Distinguer la menace terroriste des prétextes politiques
Certes, l’insécurité dans le nord du Togo, alimentée par des incursions du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), est une réalité incontestable. Toutefois, la lutte antiterroriste ne doit pas servir de paravent à une militarisation sans limites. La réponse à cette crise frontalière ne peut pas être uniquement militaire. Elle exige une approche globale associant la surveillance territoriale, la justice sociale et le développement économique des régions les plus vulnérables. Une zone frontalière militarisée reste fragile si ses habitants vivent dans le dénuement le plus total.
Placer les urgences sociales au cœur de la stratégie nationale
Le contraste est saisissant entre le coût financier de ces dispositifs militaires et la précarité quotidienne des Togolais. Pendant que les chancelleries négocient l’implantation de forces de sécurité privées, les citoyens continuent de réclamer l’accès à l’eau potable, à des soins de santé décents, à l’emploi et à l’éducation. L’investissement social dans le nord du pays constitue pourtant le premier rempart contre l’extrémisme. Un jeune sans perspective économique est une cible de choix pour les groupes armés, et aucune technologie militaire étrangère ne pourra pallier l’absence de l’État dans les services de base.
Protéger l’espace démocratique contre l’autoritarisme
Parallèlement à cette militarisation, le Togo traverse une crise politique profonde caractérisée par un verrouillage de l’espace civique et des réformes constitutionnelles contestées. La tentation est grande pour le pouvoir d’utiliser la rhétorique sécuritaire pour étouffer toute contestation interne. Or, l’armée nationale doit préserver l’intégrité de l’État et non servir d’outil de conservation pour le régime en place. Le risque majeur est de voir le Togo se transformer en un terrain de jeu géopolitique pour Moscou ou Ankara, tandis que les aspirations démocratiques et économiques de son peuple sont reléguées au second plan.
