Comprendre les fondements et les défis du pouvoir citoyen au Sénégal : une analyse critique
Le pouvoir citoyen au Sénégal constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour la pérennité de la démocratie dans le pays. Malgré la victoire électorale de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024, les fragilités structurelles de l’engagement civique persistent, révélant un paradoxe : comment transformer une mobilisation populaire exceptionnelle en une gouvernance citoyenne durable ?
L’article explore la généalogie du pouvoir citoyen au Sénégal en croisant les héritages philosophiques, juridiques et coutumiers. Il interroge les crises politiques et sociales qui menacent cette dynamique, tout en proposant des pistes de refondation institutionnelle et éthique.
Pourquoi le pouvoir citoyen est-il essentiel pour le Sénégal ?
Le pouvoir citoyen ne se limite pas à l’expression électorale ou à la protestation sporadique. Il repose sur trois piliers fondamentaux :
- La participation active : un citoyen engagé dans les décisions publiques, au-delà du simple vote.
- La vigilance institutionnelle : des mécanismes permettant au citoyen de contrôler l’action des gouvernants.
- Une éthique civique partagée : des valeurs comme jom (honorabilité), tersa (pudeur), ou teranga (hospitalité) qui structurent le vivre-ensemble.
Le Sénégal, avec son histoire politique riche et ses traditions délibératives ancestrales, offre un terrain d’étude unique pour repenser la citoyenneté à l’aune des défis contemporains.
Les racines historiques du pouvoir citoyen au Sénégal : entre héritages africains et influences modernes
1. La citoyenneté dans les traditions précoloniales ouest-africaines
Les sociétés africaines précoloniales, notamment wolof, ont développé des institutions délibératives remarquables, comme la penc (assemblée de palabre). Ces espaces de concertation collective reposent sur des principes fondateurs :
- Le consensus plutôt que la majorité : la décision émerge d’un débat approfondi.
- La parole engagée : l’individu est responsable de ses propos.
- L’inclusion : bien que perfectible, la palabre intègre différentes voix.
Ces pratiques contrastent avec le modèle occidental de démocratie représentative, où la rapidité décisionnelle prime souvent sur la délibération.
2. L’apport des vertus civiques wolof : un capital éthique sous-estimé
Les valeurs traditionnelles comme jom (courage et dignité), tersa (pudeur et respect), ou ngor (intégrité) ne sont pas de simples reliques du passé. Elles forment un système éthique cohérent qui peut enrichir la démocratie sénégalaise moderne :
- Jom : définit l’honneur et le refus de la compromission, essentiel pour une individuation citoyenne (au sens de Cynthia Fleury).
- Tersa : encadre la parole publique par la retenue, évitant les dérives populistes.
- Teranga : renforce l’hospitalité et la solidarité, piliers d’une société inclusive.
Ces vertus, souvent folklorisées, méritent d’être réinvesties comme ressources démocratiques.
3. Les mutations de la citoyenneté : entre droit positif et pratiques coutumières
La Constitution sénégalaise de 2001, révisée à plusieurs reprises, garantit des droits fondamentaux mais peine à institutionnaliser une citoyenneté active. Les dialogues nationaux de 2024 et 2025, bien qu’innovants, révèlent des limites :
- L’absence de saisine citoyenne directe : les citoyens ne peuvent saisir le Conseil constitutionnel sans l’intermédiaire d’un élu ou du président.
- Une décentralisation en demi-teinte : les collectivités locales manquent de moyens pour animer une démocratie participative.
Ces carences soulignent la nécessité d’une réforme institutionnelle qui articule droit moderne et héritages locaux.
Les crises du pouvoir citoyen au Sénégal : entre défiance et opportunités
1. La contre-démocratie à l’épreuve : mobilisation et limites
Les années 2021-2024 ont illustré la force de la contre-démocratie (Pierre Rosanvallon), avec des mobilisations massives contre le report de l’élection présidentielle. Pourtant, cette dynamique montre des signes d’essoufflement :
- Un coût humain élevé : des dizaines de morts lors des manifestations.
- Une polarisation extrême : la défiance généralisée envers les institutions.
- Un risque de populisme : la contre-démocratie peut basculer dans le rejet systématique des élites.
La victoire de Bassirou Diomaye Faye en 2024 a redirigé cette énergie vers la voie institutionnelle, mais le défi reste entier : comment éviter que l’alternance ne devienne une simple parenthèse ?
2. Le ressentiment, cette « peste émotionnelle » qui mine la citoyenneté
Cynthia Fleury analyse le ressentiment comme une menace majeure pour les démocraties contemporaines. Au Sénégal, il se manifeste par :
- Le chômage des jeunes (20-30 % des actifs de moins de 35 ans).
- La défiance envers les élites, perçues comme prédatrices.
- La frustration d’une jeunesse éduquée mais sans débouchés.
Sans une politique de reconnaissance (Axel Honneth), ce ressentiment peut se cristalliser en cynisme, sapant les fondements de la démocratie.
3. L’érosion des valeurs traditionnelles : un danger pour la cohésion sociale
Plusieurs intellectuels sénégalais, dont Mary Teuw Niane, alertent sur la perte des vertus civiques comme ngor ou jom. Cette érosion se traduit par :
- La transhumance politique (changements de camp opportunistes).
- La corruption ordinaire et le mépris des engagements.
- La violence verbale dans les débats publics.
Sans une éthique partagée, les institutions formelles risquent de fonctionner à vide.
Refonder le pouvoir citoyen : sept propositions pour un Sénégal plus démocratique
Pour dépasser les crises actuelles, sept pistes de réforme peuvent être explorées, en s’appuyant sur les ressources institutionnelles, coutumières et éthiques disponibles :
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Instaurer une saisine citoyenne directe auprès de la Cour constitutionnelle
Le citoyen doit pouvoir saisir directement la Cour constitutionnelle en cas de violation de ses droits fondamentaux. Cette mesure, prévue dans le Livre Programme 2024 de la coalition Diomaye Président, n’a pas été retenue dans les avant-projets de loi. Son adoption serait un signal fort : le citoyen n’est plus un simple électeur, mais un acteur juridique permanent.
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Reconnaître juridiquement les espaces délibératifs traditionnels
Les penc (palabres), gokh (assemblées de quartier), ou mbootaay (associations de jeunes et de femmes) doivent être intégrés comme niveaux de consultation obligatoires pour certaines décisions locales (urbanisme, gestion des ressources, etc.). Cette reconnaissance pourrait revitaliser la démocratie participative.
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Intégrer les vertus civiques dans l’éducation et la formation
Les programmes scolaires doivent inclure une éducation civique ancrée dans les valeurs traditionnelles (jom, tersa, ngor) et les philosophies politiques africaines (Senghor, Diagne, Mbembe). Une telle approche pourrait former des citoyens plus individués et responsables.
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Renforcer l’indépendance et la saisine citoyenne des organes de contrôle
La Cour des comptes, l’OFNAC (Office national de lutte contre la fraude), ou l’Inspection générale d’État doivent gagner en autonomie et permettre aux citoyens de les saisir directement. Une plateforme numérique dédiée serait une avancée majeure.
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Encadrer les dialogues nationaux par une charte de procédure publique
Pour éviter que ces dialogues ne deviennent de simples opérations de communication, une charte doit garantir :
- Des quotas de citoyens tirés au sort.
- Des règles de délibération transparentes.
- L’obligation de motiver publiquement les écarts entre recommandations et textes adoptés.
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Mettre en place une politique du « soin démocratique »
Inspirée de Cynthia Fleury, cette approche vise à :
- Lutter contre le chômage des jeunes.
- Reconnaître les victimes des violences politiques.
- Promouvoir une culture de la réconciliation (inspirée du jubbanti wolof).
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Déployer des budgets participatifs et des audits citoyens
Les communes doivent allouer une partie de leur budget à une gestion participative (budgets participatifs). Des audits citoyens annuels permettraient de renforcer la transparence et l’engagement des habitants.
Comparaisons internationales : quels enseignements pour le Sénégal ?
Le modèle sénégalais peut s’inspirer d’expériences réussies ailleurs en Afrique et dans le monde :
- Afrique du Sud : la Constitution de 1996 permet une saisine citoyenne directe auprès de la Cour constitutionnelle, un outil de contrôle puissant.
- Tunisie : l’Assemblée nationale constituante de 2011-2014 a montré l’importance d’un processus délibératif inclusif.
- Bénin : la Conférence nationale de 1990 a posé les bases d’une transition démocratique, mais son héritage a été fragilisé par la suite.
- France : la Convention citoyenne pour le climat (2019-2020) a illustré les limites d’un processus délibératif sans engagement politique fort.
Ces exemples soulignent une leçon clé : les innovations institutionnelles ne valent que si elles s’accompagnent d’une volonté politique durable et d’une mobilisation citoyenne constante.
Conclusion : vers un pouvoir citoyen résilient et ancré dans les réalités sénégalaises
Le pouvoir citoyen au Sénégal ne se décrète pas. Il se construit dans l’articulation entre :
- Des institutions solides (Cour constitutionnelle, organes de contrôle, décentralisation).
- Des pratiques délibératives vivantes (penc, budgets participatifs, dialogues nationaux).
- Une éthique partagée (jom, tersa, teranga).
L’alternance de 2024 a ouvert une fenêtre d’opportunité. Mais son succès dépendra de la capacité des Sénégalais à :
- Exiger des réformes institutionnelles ambitieuses.
- Réinvestir les valeurs traditionnelles comme leviers de cohésion.
- Maintenir une vigilance citoyenne constante.
Le pouvoir citoyen est un travail de tous les jours, où chaque acteur – gouvernants, citoyens, société civile – a un rôle à jouer. C’est cette dynamique collective qui permettra au Sénégal de concilier ses héritages et ses ambitions démocratiques.
