Pétrole au Niger : comment les 418 milliards de FCFA asphyxient l’économie et les ménages

Écouter cet articleEnviron 6 min

La crise pétrolière qui secoue le Niger ne se résume pas à un différend entre sociétés. Derrière les 418 milliards de FCFA de dettes, ce sont des milliers de citoyens qui subissent de plein fouet les pénuries de carburant, la flambée des prix et l’incertitude économique. Retour sur les révélations d’une réunion à huis clos qui a mis en lumière l’ampleur des dégâts.

Une réunion sous haute tension à la Primature

Le 12 octobre 2026, dans l’enceinte de la Primature à Niamey, une réunion présidée par le Premier ministre Ali Mahaman Lamine Zeine devait apporter des solutions à la crise pétrolière. Objectif affiché : garantir l’approvisionnement du pays et débloquer le secteur. Mais selon un haut responsable ayant participé aux échanges, la rencontre a tourné au règlement de comptes financier, sans aucune avancée concrète pour les Nigériens.

La SORAZ dit stop à la facture des réunions

Dès l’ouverture, un premier clash a éclaté autour des frais de fonctionnement du comité de crise. La Société de raffinage de Zinder (SORAZ) aurait été sommée de régler une facture de 12 millions de FCFA pour la seule journée du 12 octobre, au titre des indemnités de session.

La direction de la raffinerie a cette fois refusé catégoriquement. « C’était la neuvième réunion de ce type, dont trois présidées par le chef du gouvernement. À chaque fois, la SORAZ a payé des dizaines de millions pour financer le train de vie du comité, sans qu’aucune solution technique ou financière ne soit apportée », confie une source interne. Pour l’entreprise, ces ponctions répétées s’apparentent désormais à une rente, et elle a décidé de dire stop.

418 Milliards de FCFA : la trajectoire d’un gouffre financier

Au cœur du conflit entre l’État, la Société nigérienne des produits pétroliers (SONIDEP) et la SORAZ, une dette colossale de 418 milliards de FCFA. Lors du comité du 12 octobre, les représentants de l’État auraient été incapables de produire un tableau comptable contradictoire ou certifié, s’appuyant sur des coupures de presse plutôt que sur des bilans vérifiés.

D’où vient cet argent ? La ventilation interne, révélée par notre informateur, met en évidence trois postes :

  • 12 % de créances croisées avec la société d’électricité NIGELEC ;
  • 18 % de prélèvements autorisés au profit des forces armées ;
  • 70 % de sorties de fonds directes de la SONIDEP, dont une partie acheminée en espèces vers le Palais présidentiel.

Face à l’impossibilité de justifier cette évaporation massive de liquidités, une stratégie d’effacement de la dette aurait été élaborée.

Le mécanisme des pénalités artificielles contre la SORAZ

Pour annuler comptablement les 418 milliards dus à la SORAZ, le comité aurait gonflé artificiellement les pénalités infligées à la raffinerie. Au fil des réunions, les montants réclamés seraient passés de 6 milliards à 76 milliards de FCFA. Plus grave, le mécanisme d’apurement des créances croisées entre l’État, la SONIDEP, la NIGELEC, la SORAZ et le partenaire chinois CNPC servirait de prétexte pour imposer à la SORAZ de nouvelles pénalités record, estimées entre 200 et 400 milliards de FCFA.

« L’objectif est limpide : fabriquer des dettes fictives à la charge de la SORAZ pour compenser la créance de 418 milliards que la SONIDEP ne peut pas rembourser », résume notre informateur.

Sabotage technique et effondrement de la production

Les tensions financières ont des conséquences directes sur l’outil industriel et la sécurité du site de Zinder. Alors que les discours officiels promettaient une remontée de la production à 20 000 barils par jour, la production réelle s’est effondrée à environ 12 000 barils. Selon nos informations, cette baisse résulte d’une manipulation directe : des intervenants algériens, agissant sur instructions des autorités nigériennes, seraient intervenus physiquement sur les vannes de la SORAZ. Cette manœuvre aurait provoqué d’importants phénomènes de surchauffe, mettant en péril les équipements et le personnel. Dans ce climat, la grande opération de maintenance, initialement prévue en octobre, a été repoussée en urgence à mai prochain.

Pénuries et incohérences : où passent les 1 000 barils quotidiens ?

Sur le marché national, la pénurie de carburant frappe durement la population. Pourtant, avec une production même réduite à 12 000 barils par jour et une consommation nationale de 11 000 barils par jour, le Niger devrait dégager un excédent de 1 000 barils quotidiens. Où va ce surplus ? Les défaillances de traçabilité des volumes sortis de Zinder, les zones d’ombre du corridor algérien et la convention avec la raffinerie d’Ader alimentent les soupçons sur l’existence de réseaux parallèles.

Contactés pour réagir à ces accusations, ni la Primature ni la direction de la SONIDEP n’ont souhaité donner suite. Une chose est sûre : derrière la crise de la pompe, c’est toute la gouvernance de la manne pétrolière nigérienne qui est aujourd’hui prise au piège de ses propres contradictions, avec des répercussions directes sur le quotidien des Nigériens et l’économie du pays.

Flux RSS & XMLFlux de syndication ouvert et libre d'accès via RSS / XML

A propos Harouna Traoré

Journaliste
Pour marque-pages : Permaliens.

Les commentaires sont fermés