Niger : quand le ministre du pétrole transforme l’audit de la soraz en outil d’enrichissement

Niger : quand le ministre du Pétrole transforme l’audit de la SORAZ en outil d’enrichissement

Dix-huit mois après le bouleversement politique du 26 juillet 2023 à Niamey, les engagements de « Refondation » et de rupture radicale avec les pratiques antérieures se heurtent à la réalité crue de la gestion des ressources pétrolières. Au cœur de cette tempête, le nouveau ministre du Pétrole, Hamadou Tini, incarne une figure controversée. Ancien cadre du cabinet Mazars, il est désormais au centre d’une polémique majeure : cumuler les rôles de juge et de partie prenante, au mépris des règles de déontologie les plus élémentaires. Son objectif ? Faire réactiver les contrats de son cabinet d’origine pour accéder aux secrets stratégiques de la Société de raffinage de Zinder (SORAZ). Examinons de près cette affaire de conflit d’intérêts sans précédent au sommet de l’État nigérien.

De la rupture promise à l’influence des lobbies pétroliers

Dès leur prise de pouvoir, les militaires du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) avaient érigé la souveraineté économique en priorité absolue. Parmi leurs cibles principales figurait la gestion des hydrocarbures, et notamment la SORAZ. À l’époque, les autorités de la junte dénonçaient avec véhémence le système démocratique précédent et ses « complices » internationaux, pointant du doigt le cabinet Mazars. Ce dernier, partenaire de l’État nigérien depuis plus de dix ans, était accusé de produire des audits biaisés, notamment par les partenaires chinois de la China National Petroleum Corporation (CNPC). Mazars semblait alors définitivement écarté du jeu économique nigérien, au profit d’un cabinet international neutre et indépendant.

Pourtant, les apparences étaient trompeuses. En coulisses, les réseaux d’influence ont rapidement repris le dessus. Grâce à des manœuvres de lobbying intensives, l’un des principaux experts du cabinet Mazars a réussi à s’infiltrer au cœur de l’appareil d’État. En janvier 2026, sous la protection du Général Mody, Hamadou Tini, expert-comptable, est propulsé au poste de ministre du Pétrole. Une nomination qui signe le retour triomphal de Mazars, quelques semaines seulement après sa mise à l’écart.

Hamadou Tini : un ministre juge, partie et payeur

Dès son arrivée à la tête du ministère, Hamadou Tini applique une stratégie bien rodée. Il relance sans délai l’audit financier et de gestion de la SORAZ. Mais avec une condition sine qua non : cette mission doit impérativement être confiée à son ancien employeur, Mazars. Selon ses dires, cette décision vise à « finaliser son travail et à être rémunéré ». Pourtant, cette manœuvre pousse le concept de conflit d’intérêts à son paroxysme.

Le ministre se retrouve en effet dans une position ubuesque : il est à la fois le client qui ordonne l’audit au nom de l’État, le prestataire qui l’exécute via son cabinet Mazars, le destinataire des rapports, et enfin le signataire des chèques publics qui financent cette prestation. Une configuration qui prive l’État nigérien de toute garantie d’indépendance et d’impartialité.

Les observateurs s’interrogent : comment un cabinet peut-il auditer objectivement une entreprise publique lorsque son ancien dirigeant, devenu ministre, supervise l’opération ? La question reste sans réponse, mais les conséquences sont déjà visibles.

L’oukase ministériel : une course contre la montre pour contrôler les secrets de la SORAZ

Le coup de force orchestré par Hamadou Tini ne s’arrête pas à la signature des contrats. Face à une transition politique encore fragile, le temps presse pour son clan. Le ministre impose alors une directive sans appel à la direction de la SORAZ : transmettre, sous huitaine, sans délai ni restriction, l’intégralité des documents financiers, comptables, techniques et opérationnels à Mazars. Il s’agit ni plus ni moins de la saisie de données stratégiques et confidentielles, que la direction de la raffinerie et les partenaires chinois refusaient catégoriquement de partager par le passé.

À Niamey, une expression populaire résume parfaitement la situation : « Celui qui a regardé par le trou de la serrure connaît déjà le contenu de la table. » En effet, grâce à son passage chez Mazars, Hamadou Tini connaît les failles comptables de la SORAZ. Il sait exactement où chercher pour obtenir les informations qu’il convoite.

Les ministres sacrifiés : un puzzle politique lié aux secrets de la raffinerie

Cette reprise en main brutale de la SORAZ éclaire sous un nouveau jour l’instabilité chronique qui frappe le ministère du Pétrole depuis le changement de régime. En trois ans seulement, trois ministres se sont succédé à ce poste clé. Un jeu de chaises musicales qui semble directement lié aux enjeux opaques de la raffinerie de Zinder.

Avant l’arrivée de Hamadou Tini, le ministre Mahaman Moustapha Barké avait annoncé, en juin 2024, le lancement d’un vaste audit financier de la SORAZ. Quelques mois plus tard, le 13 janvier 2025, il était arrêté et retenu au secret par la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE). Une détention prolongée, sans aucune procédure judiciaire, qui a duré près d’un an avant sa libération le 6 janvier 2026.

Son successeur, le Dr Sahabi Oumarou, nommé en urgence, avait tenté de relancer l’audit en février 2025 avant d’être rapidement écarté. Des sources du secteur pétrolier accusent aujourd’hui Hamadou Tini d’avoir joué un rôle actif dans la chute de ses prédécesseurs. Alors qu’il était encore expert pour Mazars, il aurait rédigé des rapports à charge, savamment orientés, pour discréditer la gestion de Barké et d’Oumarou auprès de la junte. L’objectif était double : éliminer les obstacles au retour de Mazars et préparer le terrain pour sa propre nomination au poste ministériel.

Une « Refondation » dévoyée par les conflits d’intérêts

L’affaire SORAZ révèle les profondes contradictions du régime actuel de Niamey. Alors que la population nigérienne subit de plein fouet les conséquences économiques de l’isolement diplomatique et attend désespérément les retombées de la manne pétrolière promise, les ressources de l’or noir semblent d’abord servir des intérêts particuliers.

L’audit de la SORAZ, réclamé par la société civile comme un gage de transparence et de bonne gestion, est devenu l’instrument d’une guerre de clans. Entre les mains du ministre-auditeur, il sert à la fois de paravent pour masquer les conflits d’intérêts et de source de revenus pour son cabinet d’origine. Pour la « Refondation » promise par le CNSP, le diagnostic est accablant : la gestion du pétrole nigérien n’a pas changé de méthode, elle a simplement changé de bénéficiaires.