Mali et Algérie : un dégel diplomatique sous haute tension

Mali et Algérie : un dégel diplomatique sous haute tension

Le président de transition au Mali, le général Assimi Goïta, lors d'un sommet de l'Alliance des États du Sahel à Bamako en décembre 2025.

Après plus d’un an de tensions extrêmes, Bamako et Alger ont surpris la communauté internationale en annonçant le rétablissement de leurs relations diplomatiques. Une décision soudaine, alors que plus aucun signe avant-coureur ne permettait d’anticiper ce revirement. Le Mali avait, en effet, accusé l’Algérie de complicité avec les groupes armés actifs à leur frontière commune : le Jnim, lié à al-Qaïda, et le FLA, un mouvement indépendantiste. Mais qui se cache derrière cette réconciliation ? La Russie ou le Niger ont-ils joué un rôle clé ? Et surtout, cette détente va-t-elle modifier la stratégie militaire du Mali, jusqu’ici centrée sur une approche exclusivement sécuritaire ?

Michaël Béchir Ayari, analyste principal sur l’Algérie à l’International Crisis Group, auteur d’un rapport à paraître sous peu intitulé Algérie-Mali : consolider la détente, décrypte les enjeux de cette reprise de dialogue.

une médiation nigérienne au cœur du rapprochement

Les spéculations vont bon train. Certains évoquent une pression russe, exigeant de Bamako une attitude plus conciliante envers Alger. Pourtant, selon les éléments recueillis, l’impulsion viendrait plutôt du Niger, qui a lui-même renoué avec l’Algérie en début d’année. Une médiation discrète mais déterminante, bien avant les attaques coordonnées d’avril dernier, menées conjointement par le Jnim et le FLA.

« Les Russes n’ont pas joué de rôle direct, bien qu’il y ait eu des échanges entre Moscou et Alger », précise l’expert. « Mais c’est surtout Niamey qui a œuvré en coulisses pour faciliter ce dégel. » Une dynamique régionale qui s’inscrit dans un contexte où chaque acteur cherche à sécuriser ses intérêts.

le primat du politique sur le militaire : une condition sine qua non

Le Mali a rompu l’accord de paix de 2015, négocié en grande partie à Alger, avec les groupes armés du Nord. Depuis, Bamako refuse tout dialogue avec ces mouvements, qu’ils soient djihadistes ou indépendantistes, et mise exclusivement sur une réponse armée. Cette position pourrait-elle évoluer avec le retour de la confiance entre les deux pays ?

« Il y a forcément eu un accord, avec des clauses précises », estime Michaël Ayari. « Le primat de la logique politique sur la logique militaire doit en faire partie. Le retour à l’accord d’Alger semble peu probable, mais une initiative politique est envisageable, notamment avec le FLA. » Une nécessité, selon lui, car « l’État malien se fragilise, et personne n’a intérêt à voir le Mali s’effondrer, y compris l’Algérie. »

un possible dialogue avec le FLA ?

Les militaires au pouvoir à Bamako depuis près de six ans ont-ils les moyens de faire un pas vers les rebelles indépendantistes ? « C’est prématuré de l’affirmer », tempère l’analyste. « Tout dépendra de la forme que prendra cet éventuel accord. Si un deal a été conclu, les prochaines étapes devraient inclure un renforcement de la coopération sécuritaire, un échange accru de renseignements et l’implication d’Alger, qui entretient des contacts avec certains leaders du FLA. »

Mais cette détente reste fragile. « Plusieurs obstacles pourraient surgir : des éléments perturbateurs sur la scène internationale, une opinion publique malienne hostile à cette réconciliation, ou encore des résistances au sein même du régime. » Pour l’instant, le statu quo militaire ne fonctionne pas, et tous les acteurs semblent prêts à « mettre de l’eau dans leur vin » pour tenter d’instaurer une paix durable.

des dossiers en suspens malgré la trêve

La crise avait atteint son paroxysme en avril 2025, lorsque le Mali accusait l’Algérie d’avoir abattu un drone sur son territoire, une version contestée par Alger, qui affirmait que l’appareil se trouvait dans son espace aérien. L’affaire est-elle close ? « Non, plusieurs dossiers restent en suspens », souligne l’expert. « Les accusations échangées ces quinze derniers mois devront être clarifiées. »

l’Algérie entre équilibre et pragmatisme

L’Algérie est souvent pointée du doigt pour son rôle ambigu envers les groupes armés opérant au Mali. Depuis les années 1980, Alger tente de se positionner comme un intermédiaire neutre, évitant de s’aliéner ni Bamako ni les rebelles. « Si l’Algérie soutient trop les autorités maliennes, elle perd toute influence auprès des mouvements armés. Si elle se rapproche des rebelles, elle risque de s’isoler diplomatiquement », explique Michaël Ayari. « Elle joue donc la carte de la modération, tout en surveillant de près les revendications indépendantistes, qui pourraient déstabiliser le sud de son propre territoire. »

l’imam Dicko : un pion dans le jeu diplomatique

La présence en Algérie de l’imam Dicko, opposant malien en exil prônant la chute des militaires au pouvoir, pourrait-elle être remise en cause ? « Il devra faire profil bas si l’accord tient », répond l’analyste. « Une extradition est peu probable, mais en cas d’échec de la détente, ses prises de parole reprendront de plus belle. »

le Maroc, un acteur secondaire dans cette équation

La reconnaissance récente par le Mali du plan marocain pour le Sahara occidental a été mal perçue par Alger. « C’était une concession faite au Maroc, sans contrepartie tangible », commente Michaël Ayari. « L’Algérie ne sanctionnera pas Bamako, mais elle ne soutiendra pas davantage le dossier sahraoui. »

une détente crédible ou une simple parenthèse ?

Alors, faut-il y croire ? « Quand des communiqués officiels sont publiés, c’est qu’un accord profond a été trouvé », analyse l’expert. « Mais cela ne garantit pas une stabilité linéaire. Des rechutes sont possibles : une offensive du Jnim, des divisions internes au Mali, ou encore des tensions régionales. » La première étape concrète sera l’amélioration de la coopération sécuritaire entre les deux pays. Si le deal est respecté, les prochains mois seront déterminants.