Le Bénin, un acteur clé de la sécurité en Afrique de l’Ouest : au-delà du Pentagone

De Cotonou à Washington, l’approche stratégique du Bénin en matière de sécurité est claire : consolider ses capacités nationales, diversifier ses alliances et préserver son socle démocratique, essentiel à la stabilité régionale. La récente visite du général Fructueux Gbaguidi au Pentagone illustre parfaitement cette diplomatie sécuritaire béninoise, soucieuse de ne pas dépendre d’un unique partenaire.

Une rencontre au Pentagone qui renforce le partenariat stratégique

Le 25 août 2026, un événement marquant s’est déroulé au cœur de l’appareil militaire américain : le lieutenant-général Fructueux Gbaguidi, chef d’état-major général des Forces armées béninoises, a été accueilli au Pentagone par le général Christopher J. Mahoney, vice-président du Comité des chefs d’état-major interarmées des États-Unis. Cette rencontre de haut niveau, bien au-delà d’un simple protocole, confirme la position grandissante du Bénin dans la stratégie de sécurité américaine en Afrique de l’Ouest.

Dans son compte rendu officiel du 26 août, l’état-major américain a mis en lumière le caractère « fort et durable » du partenariat sécuritaire entre Washington et Cotonou. Les échanges ont porté sur les menaces régionales grandissantes, les initiatives conjointes à développer et l’assistance sécuritaire orchestrée avec le soutien du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM). Washington a également réaffirmé qu’un Bénin « sûr, stable et démocratique » représente un pilier fondamental pour la paix dans la région. Cette reconnaissance américaine témoigne de la crédibilité acquise par le Bénin sur le front sécuritaire.

La stratégie sécuritaire béninoise : anticiper et diversifier

Face à la progression des groupes armés depuis la zone Sahel vers les pays côtiers, le Bénin a fait un choix stratégique audacieux : ne pas attendre que le danger frappe les grandes agglomérations. Au lieu de cela, le pays s’est engagé à renforcer progressivement ses moyens militaires, ses capacités de renseignement, sa présence sur le territoire et ses partenariats.

La logique est implacable : dans un contexte de guerre asymétrique et transfrontalière, aucun pays ne peut prétendre relever seul tous les défis. Le renseignement, la surveillance des frontières, la mobilité des forces armées, la formation des troupes, l’équipement moderne et la coopération opérationnelle sont devenus des éléments indissociables d’une défense efficace. C’est précisément sur ce terrain que la stratégie béninoise démontre toute sa pertinence.

Une coopération historique avec les États-Unis

La collaboration entre le Bénin et les États-Unis ne date pas d’hier, s’inscrivant dans une relation bilatérale de plus de soixante ans. Cependant, elle a pris une envergure particulière avec l’intensification de la menace terroriste dans le nord du Bénin. AFRICOM avait déjà désigné le Bénin comme un partenaire sécuritaire stratégique lors de la visite de son commandant à Cotonou en septembre 2025, soulignant l’urgence de renforcer la coopération face à l’évolution du terrorisme. La rencontre du 25 août au Pentagone marque donc une nouvelle étape dans cette montée en puissance, plutôt qu’une rupture.

Le pari gagnant de la diversification des partenariats

La force principale de la politique sécuritaire du Bénin réside sans doute dans sa diversification. Cotonou ne mise pas exclusivement sur Washington. Le Bénin développe activement ses relations militaires avec de multiples partenaires africains et internationaux. Il participe également aux mécanismes régionaux de prévention des conflits et s’efforce de maintenir un dialogue ouvert avec ses voisins. Cette approche est d’autant plus cruciale que les alliances sécuritaires traditionnelles en Afrique de l’Ouest connaissent de profondes mutations.

Des coopérations renforcées en Afrique

Le Bénin a ainsi consolidé sa coopération militaire avec plusieurs États africains. En mai 2025, une commission militaire mixte avec l’Afrique du Sud a notamment permis de partager des expériences et de coordonner la lutte contre les menaces asymétriques. Avec le Nigeria, Cotonou a également mis en place des mécanismes de coopération transfrontalière, visant à renforcer la résilience des populations face à l’insécurité et à la criminalité. Cette diversification n’est pas un luxe diplomatique, mais une réponse pragmatique à une réalité opérationnelle : le terrorisme ignore les frontières, et la riposte doit également les dépasser.

Le facteur démocratique : un atout stratégique majeur

L’autre pilier de l’équation béninoise est d’ordre politique. Dans une région fréquemment secouée par des ruptures institutionnelles, des coups d’État et des transitions militaires, le Bénin continue de promouvoir son modèle institutionnel et l’alternance démocratique. Pour ses alliés occidentaux, cette stabilité institutionnelle représente un gage de confiance supplémentaire. Le communiqué américain est éloquent, associant explicitement les concepts de sécurité, de stabilité et de démocratie. Washington ne perçoit pas le Bénin uniquement comme un partenaire militaire, mais aussi comme un catalyseur de stabilité régionale. Cette dimension est capitale dans la compétition actuelle des modèles de sécurité en Afrique de l’Ouest. Elle permet à Cotonou de maintenir de multiples voies de collaboration : avec les États-Unis et leurs partenaires occidentaux, mais aussi avec les nations africaines et les organisations régionales. En somme, le Bénin s’efforce de transformer son ancrage démocratique en un précieux capital diplomatique et sécuritaire.

L’ombre persistante de la fracture avec l’Alliance des États du Sahel

Pourtant, une contradiction majeure subsiste : alors que les groupes armés circulent librement entre plusieurs territoires nationaux, la coopération sécuritaire entre le Bénin et les États de l’Alliance des États du Sahel (AES) — le Burkina Faso, le Mali et le Niger — demeure insuffisante. Cette situation est d’autant plus paradoxale que les populations, les routes commerciales, les communautés et les zones frontalières sont profondément interconnectées. Le Bénin a pourtant, à maintes reprises, exprimé sa volonté de dialogue. En juin 2026, une visite du président béninois Romuald Wadagni à Ouagadougou avait permis aux deux parties de réaffirmer leur intention de renforcer leur partenariat et de trouver des solutions concertées face au terrorisme et à la criminalité transfrontalière. Le gouvernement burkinabè avait même évoqué une « revitalisation » des relations bilatérales, insistant sur l’urgence de consolider la coopération sécuritaire. Il serait donc difficile d’affirmer que Cotonou a fermé la porte à la coopération.

Le véritable problème réside plutôt dans la persistance d’une méfiance politique entre les autorités de l’AES et le Bénin. C’est ici que le coût de l’absence de coopération devient alarmant. Il est vrai que les États de l’AES ont eux-mêmes développé leur propre architecture sécuritaire. En avril 2025, le Burkina Faso annonçait par exemple la mise en place progressive d’une force unifiée de l’AES et la poursuite d’opérations conjointes entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Cependant, cette dynamique ne devrait pas nécessairement conduire à l’exclusion des pays voisins. La lutte contre les groupes armés exige précisément l’inverse : un partage du renseignement, une coordination des patrouilles, une communication fluide entre les états-majors, des mécanismes d’alerte et, lorsque les cadres juridiques le permettent, une coopération transfrontalière. Dans ce domaine, l’absence d’une collaboration plus étroite entre Cotonou et ses voisins de la zone Sahel représente une faiblesse collective. Au vu des ouvertures répétées du Bénin, la responsabilité politique de cette situation incombe aujourd’hui largement aux autorités de l’AES, qui maintiennent une relation de méfiance avec Cotonou.

Une guerre qui impose de dépasser les postures diplomatiques

L’enjeu dépasse largement les querelles diplomatiques. Les régions frontalières du nord béninois restent exposées aux menaces des groupes armés venus des espaces sahéliens. Les autorités françaises et néerlandaises maintiennent d’ailleurs des niveaux élevés de vigilance dans les zones septentrionales du pays, notamment aux frontières avec le Burkina Faso et le Niger. Dans ces conditions, aucune capitale ne peut espérer vaincre seule. Le Bénin l’a bien compris en choisissant de diversifier ses partenaires. Les États-Unis l’ont également intégré en considérant Cotonou comme un partenaire stratégique. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger l’ont aussi compris à leur manière en renforçant leur coopération militaire au sein de l’Alliance des États du Sahel. La prochaine étape cruciale devrait donc être de faire converger ces différentes dynamiques plutôt que de les opposer.

Cotonou, Washington et l’après-Pentagone : perspectives d’avenir

La visite du général Fructueux Gbaguidi à Washington est, en fin de compte, révélatrice d’une stratégie plus vaste : renforcer les Forces armées béninoises tout en maintenant plusieurs canaux de coopération. Le message émanant du Pentagone est clair : les États-Unis souhaitent poursuivre leur collaboration avec un Bénin perçu comme sûr, stable et démocratique, et intensifier les initiatives menées avec AFRICOM. Pour Cotonou, le défi sera désormais de transformer ces partenariats en capacités concrètes : davantage de renseignement, de surveillance, de mobilité, de formation et de coordination. Mais le véritable succès diplomatique résiderait, à terme, dans la capacité à réintégrer les voisins sahéliens dans cette équation. Car le terrorisme ne demande pas de visa pour franchir une frontière. Si le Bénin peut légitimement se féliciter de la solidité croissante de ses partenariats sécuritaires, l’Afrique de l’Ouest ne pourra durablement contenir la menace que lorsque les divergences politiques cesseront de primer sur l’impératif de coopération entre États voisins. Le passage du général Gbaguidi au Pentagone rappelle ainsi une évidence : dans une région où les menaces évoluent rapidement, la meilleure stratégie reste celle qui allie souveraineté, coopération, diversification des partenariats et stabilité institutionnelle. Le Bénin semble avoir fait ce choix. Il appartient à ses voisins de décider s’ils veulent, eux aussi, transformer leurs divergences en coopération plutôt qu’en vulnérabilité collective.