Kémi Séba, panafricanisme et nouvelles formes de domination en afrique

Kémi Séba, panafricanisme et nouvelles formes de domination en afrique

Kémi Séba lors de son audience à Johannesburg

Kémi Séba lors de son audience à Johannesburg, le 20 avril.

L’actualité récente met en lumière Kémi Séba, figure controversée du panafricanisme moderne, dont le destin est suspendu à une décision judiciaire en Afrique du Sud. Arrêté mi-avril alors qu’il tentait de rejoindre clandestinement le Zimbabwe, cet activiste, suivi par 1,5 million de personnes sur les réseaux sociaux, interroge sur sa véritable représentativité du mouvement panafricain. Son parcours, marqué par des positions radicales et des alliances improbables, soulève des questions sur l’évolution contemporaine de cette idéologie.

Venance Konan, à travers son analyse, explore les multiples facettes du panafricanisme et ses avatars actuels, invitant à un retour sur l’histoire et les enjeux de ce mouvement.

Kémi Séba : entre activisme panafricain et alliances controversées

L’histoire de Kémi Séba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, offre un éclairage saisissant sur les contradictions du panafricanisme contemporain. Béninois d’origine, doté d’un passeport diplomatique nigérien, il incarne une figure paradoxale de ce mouvement. Son arrestation en Afrique du Sud aux côtés de son fils de 18 ans et d’un militant suprémaciste blanc, nostalgique de l’apartheid, illustre les alliances douteuses qui jalonnent son parcours.

Président de l’ONG Urgences panafricanistes, il est surtout connu pour son activisme virulent contre la France, le franc CFA et ses positions antisémites, qui lui ont valu la perte de sa nationalité française. Ses démêlés judiciaires au Bénin, pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion », et un mandat d’arrêt international, témoignent de la radicalité de ses engagements. Selon les informations disponibles, il cherchait à rejoindre le Zimbabwe avant de poursuivre vers l’Europe, avec l’aide de son allié sud-africain.

Propagande russe et soutien aux dictatures : le nouveau visage du panafricanisme ?

Kémi Séba, aux côtés de Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, représente l’une des voix les plus influentes du panafricanisme francophone. Pourtant, leurs combats contre la présence française en Afrique s’accompagnent d’un soutien sans faille à la Russie et aux régimes autoritaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) : Assimi Goïta (Mali), Ibrahim Traoré (Burkina Faso) et Abdourahamane Tiani (Niger). Cette stratégie interroge : le panafricanisme moderne se réduit-il à une opposition systématique à la France, au profit d’une dépendance envers Moscou et des dictatures ?

Pour comprendre cette évolution, un détour historique s’impose. Le panafricanisme, né au début du XXe siècle dans les milieux intellectuels noirs américains et caribéens, a été un moteur essentiel des luttes anticoloniales. Des figures comme Kwame Nkrumah (Ghana), Sékou Touré (Guinée) et Patrice Lumumba (Congo) en ont incarné l’esprit, unifiant les étudiants de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) autour de la décolonisation et de l’unité africaine. Cette organisation, dissoute en 1980, a marqué un tournant dans l’histoire du continent.

Du rêve d’unité aux réalités fragmentées

L’indépendance du Ghana en 1957 et celle de la majorité des pays africains en 1960 ont été perçues comme les victoires du panafricanisme. La création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963, puis sa transformation en Union africaine (UA) en 2002 sous l’impulsion de Mouammar Kadhafi, ont symbolisé cette quête d’unité. Pourtant, les micro-nationalismes ont pris le dessus, avec des sécessions comme celle de l’Érythrée ou du Soudan, et des conflits persistants dans des régions comme la Casamance ou le Biafra.

Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), lancé en 2001, devait accélérer l’intégration du continent. Pourtant, ce projet est aujourd’hui largement oublié, laissant place à des dynamiques de division et de rejet des autres Africains, comme en témoignent les tensions entre pays du Sahel et ceux de la CEDEAO, ou les politiques xénophobes en Afrique du Sud.

L’urgence d’un panafricanisme authentique

Dans ce contexte, où se situe le panafricanisme aujourd’hui ? Il semble que toute personnalité politique africaine doive afficher son engagement pour une Afrique unie. Ainsi, Laurent Gbagbo a créé le PPA-CI au Bénin, tandis que le parti au pouvoir au Sénégal, le PASTEF, se revendique panafricaniste. Pourtant, les pratiques contrastent avec les discours : les pays africains, loin de s’unir, s’observent avec méfiance ou expulsent leurs voisins africains, comme en Afrique du Sud.

Les figures médiatisées du panafricanisme moderne, comme Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, sont les plus visibles, mais leurs positions soulèvent des interrogations. Tous trois, Français de naissance et déchu ou sanctionnés pour leurs prises de position anti-françaises, se présentent comme des victimes de la répression occidentale. Pourtant, leur soutien à la Russie et à des dictatures comme celles de l’AES interroge : s’agit-il de libération ou d’un nouveau type de domination ?

Selon des révélations, Kémi Séba qualifierait ses pairs d’« opportunistes » et les accuse d’être à la solde de Faure Gnassingbé. Il irait jusqu’à regretter la perte de sa nationalité française, bien qu’il se dise anti-français. Ces contradictions révèlent un panafricanisme en crise, où les idéaux d’émancipation et de solidarité s’effacent au profit d’intérêts personnels ou géopolitiques.

Face à la montée des prédateurs sur la scène internationale, l’Afrique doit impérativement se réinventer. Le panafricanisme ne peut plus être un simple slogan ou un outil de propagande. Il doit devenir une réalité concrète, une urgence stratégique pour l’unité et la survie du continent. L’heure n’est plus aux divisions, mais à une mobilisation collective pour un avenir commun.