Histoire et enjeux de la relation Maroc-eua depuis deux siècles

L’alliance Maroc-États-Unis, une relation vieille de plus de deux siècles aux enjeux géopolitiques majeurs

Le roi Mohammed VI et Donald Trump lors d'une rencontre officielle.

La relation entre le Maroc et les États-Unis, solidement ancrée dans l’histoire, s’est construite sur des fondations diplomatiques anciennes et des intérêts stratégiques communs. Cette alliance, souvent qualifiée d’historique, joue un rôle clé dans les dynamiques migratoires actuelles, notamment à la frontière de Ceuta, enclave espagnole en Afrique du Nord.

Récemment, le roi Mohammed VI a nommé une autoroute de 1 000 kilomètres traversant le Sahara occidental en hommage au président américain Donald Trump. Cette initiative symbolique intervient après l’afflux massif de plus de 70 000 personnes en direction de Ceuta, provoquant une crise migratoire aux conséquences dramatiques.

Face à cet événement, la position des États-Unis a mis en lumière la solidité de leur partenariat avec le Maroc. Washington a fermement critiqué les politiques migratoires de l’Espagne, sans jamais remettre en cause le rôle de Rabat dans cette situation.

Des migrants près de la frontière entre le Maroc et Ceuta, tentant de rejoindre l'enclave espagnole.

Les déclarations de la Maison Blanche ont surpris plus d’un observateur. Donald Trump a qualifié la situation de « catastrophe » comparable à une « invasion de pays », tandis que le département d’État a pointé du doigt les politiques migratoires espagnoles. Aucune critique n’a été formulée envers le Maroc, d’où provenait l’essentiel des mouvements de population.

Cette prise de position a semé le trouble en Espagne, pays membre de l’OTAN et hôte de bases militaires américaines à Rota et Morón. Bien que le Maroc ne fasse pas partie de l’Alliance atlantique, il figure parmi les partenaires les plus fiables des États-Unis en matière de sécurité et de renseignement en Afrique du Nord.

Comment cette alliance s’est-elle construite au fil des décennies ? Quels avantages mutuels en découlent ? Et quel rôle joue-t-elle dans l’actualité géopolitique, notamment lors de crises comme celle de Ceuta ? Voici l’histoire et les enjeux d’une relation qui traverse les siècles.

Des débuts diplomatiques marqués par la reconnaissance mutuelle

Malgré les distances géographique et culturelle, les liens entre les États-Unis et le Maroc remontent à plus de deux siècles. En 1776, alors que les colonies américaines proclamaient leur indépendance de l’Empire britannique, le Maroc, dirigé par la dynastie alaouite encore en place aujourd’hui, était un État souverain. Un an et demi plus tard, le sultan Mohammed III ouvrait les ports marocains aux navires américains, une décision présentée comme la première reconnaissance internationale de la jeune nation.

Cependant, la date officiellement retenue par les États-Unis est le 23 juin 1786, jour de la signature du Traité de paix et d’amitié à Marrakech. Pour les États-Unis, alors en quête de légitimité sur la scène internationale, cet accord était bien plus qu’un simple geste diplomatique. La marine britannique, autrefois protectrice des navires américains, ne le garantissait plus. Les corsaires marocains, algériens, tunisiens et tripolitains capturaient les bateaux et retenaient leurs équipages contre rançon. Le traité permettait aux navires américains d’accéder en toute sécurité aux ports marocains et ouvrait la voie à des échanges commerciaux florissants.

« La position stratégique du Maroc, à l’entrée de la Méditerranée et ses connexions avec l’Europe, l’Afrique et le monde islamique, en a fait un partenaire clé pour les États-Unis dans leur quête de reconnaissance et d’expansion commerciale », explique Timothy W. Kneeland, professeur d’histoire à l’université de Nazareth (New York).

Vue du marché de Tanger au XIXe siècle, illustrant les échanges commerciaux entre le Maroc et l'Europe.

Renégocié en 1836, ce traité reste à ce jour le plus ancien accord encore en vigueur dans l’histoire diplomatique américaine. « Les Marocains rappellent souvent que ce texte est leur plus grande fierté historique », souligne Sarah Yerkes, experte en politique étrangère américaine au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

L’indépendance du Maroc en 1956 a marqué un tournant. Les États-Unis ont reconnu immédiatement le nouveau pays et ouvert leur ambassade à Rabat trois mois plus tard, malgré la division du territoire en protectorats français et espagnol entre 1912 et 1956.

Sécurité, commerce et Sahara : les piliers de la coopération moderne

La coopération en matière de sécurité a débuté bien avant l’indépendance marocaine. Dès 1950, alors que le pays était sous protectorat français, les États-Unis ont collaboré avec la France pour développer des bases aériennes stratégiques au Maroc. Ces installations ont joué un rôle crucial pendant la guerre froide.

Dans les années 1970, le Maroc a mené une politique active pour récupérer le Sahara occidental, alors sous administration espagnole. En novembre 1975, le roi Hassan II a organisé la Marche verte, mobilisant 350 000 civils pour faire pression sur Madrid. Bien que les États-Unis aient officiellement prôné la neutralité, des documents diplomatiques déclassifiés révèlent une position bien plus proche de celle de Rabat.

Henry Kissinger, alors secrétaire d’État américain, aurait déclaré à Hassan II en 1974 : « À votre place, j’agirais de la même manière. » En janvier 1976, il reconnaissait que Washington n’avait « pas dressé trop d’obstacles » au Maroc pour le Sahara. Un rapport diplomatique de l’époque qualifiait déjà la position américaine de « essentiellement pro-marocaine », selon le Bureau de l’historien du Département d’État.

Participants à la Marche verte de 1975, brandissant des drapeaux marocains et des portraits du roi Hassan II.

La relation sécuritaire s’est intensifiée après les attentats du 11 septembre 2001. Le Maroc est devenu un allié incontournable des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme international. En 2004, Washington l’a désigné comme « allié majeur non membre de l’OTAN », un statut qui facilite l’accès à l’armement et à la coopération militaire.

Le Maroc accueille également African Lion, le plus grand exercice militaire annuel d’AFRICOM, le commandement américain pour l’Afrique. Les forces spéciales des deux pays s’entraînent conjointement, et ils coprésident le groupe Afrique de la coalition internationale contre l’État islamique. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les États-Unis ont été le premier fournisseur d’armes du Maroc entre 2021 et 2025, représentant 60 % de ses importations.

Sur le plan économique, l’accord de libre-échange signé en 2006 entre les deux pays a dynamisé les échanges commerciaux. En 2025, les échanges ont atteint 7,4 milliards de dollars, soit près de huit fois plus qu’en 2005. Bien que modeste à l’échelle de l’économie américaine, ce chiffre place le Maroc comme le 46e marché d’exportation des États-Unis.

Le Maroc a remporté une victoire diplomatique majeure en 2020, lorsque Donald Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental dans le cadre des accords d’Abraham. Washington considère depuis la proposition d’autonomie de Rabat comme la solution la plus viable pour résoudre le conflit.

Avion de combat F-16 marocain, symbole de la coopération militaire entre le Maroc et les États-Unis.

Le Maroc, un partenaire stratégique face aux tensions avec l’Espagne

La crise de Ceuta a révélé les tensions au sein du triangle formé par les États-Unis, le Maroc et l’Espagne. Cet événement a mis en lumière la solidité de l’alliance entre Washington et Rabat, alors que les relations entre Madrid et ses deux partenaires de l’OTAN se dégradent.

L’Espagne, allié militaire de longue date des États-Unis, dépend du Maroc pour la gestion de sa frontière africaine. Pourtant, les deux alliances sont aujourd’hui mises à l’épreuve. Bien que le gouvernement espagnol ait attribué l’afflux de migrants à des réseaux de trafic d’êtres humains et aux réseaux sociaux, certains experts et responsables politiques accusent le Maroc d’avoir facilité, voire orchestré, l’incident.

Washington, de son côté, n’a pas soutenu cette interprétation. La Maison Blanche a critiqué les politiques migratoires de l’Espagne, notamment son désaccord avec les dépenses militaires de l’OTAN et son refus d’utiliser les bases de Rota et Morón pour des opérations en Iran. Ces divergences sont devenues évidentes lors de la crise de Ceuta.

« Je ne pense pas que Washington considère la situation à Ceuta comme une initiative marocaine. La Maison Blanche a surtout pointé du doigt la gestion espagnole de la frontière », analyse Sarah Yerkes.

Cette position confirme la solidité de l’alliance entre les États-Unis et le Maroc. Alors que l’Espagne limite l’utilisation de ses bases militaires pour des opérations contre l’Iran, le Maroc pourrait devenir un partenaire encore plus précieux pour Washington en matière de logistique et de sécurité. Lors de son message adressé au roi Mohammed VI à l’occasion de la Fête du Trône, Donald Trump a rappelé l’importance de cette relation :

« Cette année, nous célébrons 250 ans d’amitié et de confiance mutuelle entre nos deux nations. Que cette coopération se poursuive pour les 250 prochaines années. »

Après avoir réaffirmé la position américaine sur le Sahara occidental, il a conclu par un message clair : « Ce partenariat est forgé sur des valeurs communes et un respect inébranlable. »

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