Espace civique en danger : les coups de boutoir des juntes au Burkina Faso

Un climat de restrictions s’installe sous les régimes militaires de l’AES

Au Burkina Faso, la récente arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB) révèlent une stratégie délibérée de musellement des voix dissidentes. Ces événements, survenus en l’espace de quelques jours, illustrent le durcissement des régimes militaires au Burkina Faso, mais aussi une tendance régionale qui s’étend au Mali et au Niger. Entre pressions judiciaires, suspensions arbitraires et climat de peur, l’espace civique se réduit comme peau de chagrin.

Des manifestants brandissant un drapeau du Burkina Faso lors d’un rassemblement en soutien à l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2024

L’imam Kindo, une voix critique devenue indésirable

Le 2 juin, à la veille de la Tabaski, l’imam Mohamed Ishaq Kindo a été interpellé à son domicile par des hommes cagoulés. Cette arrestation, survenue dans un contexte de tensions religieuses croissantes, a immédiatement suscité l’inquiétude. L’imam Kindo, figure respectée de la communauté musulmane et membre de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB), s’était distingué par son esprit critique envers le pouvoir. Il avait notamment émis des réserves sur un projet de loi visant à encadrer les pratiques religieuses, notamment l’organisation des prières en public.

Un journaliste burkinabè en exil, Newton Ahmed Barry, analyse cette situation :

L’imam Kindo n’était pas un simple religieux. Il incarnait une veille citoyenne, notamment sur les questions touchant à la sphère publique. Contrairement à d’autres figures comme l’imam Mahmoud Dicko au Mali, il ne cherchait pas à s’imposer comme un leader politique, mais à rappeler les limites d’un État qui empiète sur les libertés fondamentales.

Des réactions en chaîne et une bataille de l’information

L’arrestation de l’imam a provoqué des heurts entre ses partisans et les forces de l’ordre, entraînant plusieurs blessés et des dizaines d’arrestations. La FAIB a tenté de calmer les esprits, mais une vague de désinformation a accompagné ces événements. Un faux communiqué annonçant sa mort a circulé avant d’être démenti par le procureur général. Parallèlement, des vidéos prétendument authentiques montrant des violences policières ont été diffusées, mais des analyses comme celles d’AfricaCheck révèlent des incohérences flagrantes, laissant suspecter l’utilisation de contenus générés par intelligence artificielle.

L’UGEB suspendue : les étudiants dans le collimateur

Autre symbole du durcissement du régime : la suspension pour trois mois renouvelables de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB). Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs membres ont été arrêtés sous des accusations d’« apologie du terrorisme » et de « démoralisation des forces de sécurité ». Le syndicat avait en effet critiqué la gestion de la crise sécuritaire, évoquant une « guerre civile » et l’« incapacité manifeste » des autorités à rétablir l’ordre.

Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), dénonce une stratégie régionale :

Accuser des étudiants désarmés d’apologie du terrorisme relève de la mascarade. Mais cette rhétorique est devenue monnaie courante au Sahel. Dès qu’une voix s’élève contre les juntes, elle est immédiatement étouffée sous des accusations infondées. C’est une tactique bien rodée au Burkina Faso, au Mali et au Niger.

Une tendance régionale qui alarme les défenseurs des droits

Au-delà du Burkina Faso, les régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) — Mali, Burkina Faso, Niger — multiplient les mesures restrictives. Dissolutions d’associations, pressions judiciaires et restrictions de la liberté d’expression se généralisent. L’ADS souligne que la frontière entre critique politique et infraction pénale s’estompe dangereusement.

Newton Ahmed Barry met en garde :

La force se fragilise par ses propres excès. Ibrahim Traoré et son régime commettent l’erreur de trop réprimer. Mais la société burkinabè n’est pas prête à plier. Vous verrez, elle réagira.

La contestation persiste malgré les risques

Malgré les arrestations, les enlèvements et les violences, des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid, de l’ADS, affirme que la contestation gagne du terrain :

Nous savons que le combat sera long, face à trois régimes militaires. Mais chaque jour, nous gagnons des batailles. Les promesses des juntes — souveraineté, lutte contre l’impérialisme — se sont révélées creuses. Les populations sahéliennes le comprennent chaque jour un peu plus. Elles abandonnent le navire des putschistes.

Appels à la mobilisation internationale

Les organisations de défense des droits humains appellent à une réaction internationale. Ilaria Allegrozzi, chercheuse sur le Sahel pour Human Rights Watch, insiste :

Il est crucial de soutenir les espaces d’expression et les initiatives civiles. Les partenaires du Burkina Faso ne doivent pas céder à la tentation du silence. Les ambiguïtés ne font qu’alimenter les dérives autoritaires.

Plus largement, Human Rights Watch rappelle que la confiscation du pouvoir par des militaires putschistes ne peut devenir une norme acceptable :

Il faut oser nommer les dérives, dénoncer les atteintes aux libertés et rappeler que les violations des droits humains ne doivent jamais être banalisées.

Un avenir incertain pour les libertés au Sahel

Alors que les juntes militaires de l’AES renforcent leur emprise, les défenseurs des droits humains et les citoyens engagés refusent de baisser les bras. Entre répression et résistance, le Sahel traverse une période charnière où la survie de l’espace civique se joue chaque jour. La question reste entière : ces régimes parviendront-ils à étouffer toute contestation, ou la société civile, malgré tout, saura-t-elle faire entendre sa voix ?