Le nord du Nigeria vient d’être le théâtre d’une nouvelle vague d’enlèvements de masse. En seulement deux jours, au moins 87 personnes, majoritairement des femmes, ont été enlevées lors de deux attaques distinctes perpétrées par des hommes armés dans les États du Niger et de Zamfara. Ces prises d’otages, rapportées par des sources sécuritaires, mettent en lumière l’incapacité persistante des autorités à endiguer un phénomène qui ravage les communautés rurales du nord et du centre du pays depuis plusieurs années.
Deux attaques en moins de 48 heures
La première attaque a eu lieu samedi dans l’État du Niger, plus précisément dans la région de Mariga. Des hommes armés ont surgi dans une zone agricole alors que des habitants récoltaient des arachides. Au moins 47 agriculteurs, dont de nombreuses femmes, ont été enlevés, selon une source locale et un rapport sécuritaire destiné aux organisations humanitaires.
Les assaillants seraient arrivés à bord d’une cinquantaine de motos avant de se disperser dans plusieurs directions. D’après des informations recueillies sur place, les personnes enlevées pourraient être détenues dans la forêt de Ma’undu. Aucune demande de rançon n’avait encore été transmise aux familles au moment où ces informations ont été rapportées.
Le lendemain, dimanche, une deuxième attaque a frappé l’État voisin de Zamfara. Quarante femmes auraient été enlevées à Yargada, dans la circonscription de Gusau, selon un rapport sécuritaire préparé pour les Nations unies. Des villages voisins, notamment Yargada, Maikogo et Magama Mairake, auraient également été attaqués. Des maisons et des véhicules auraient été incendiés.
Le bilan réel pourrait toutefois être plus lourd. Des habitants interrogés évoquent plus de 50 femmes et enfants enlevés dans plusieurs villages. Ces chiffres restent difficiles à vérifier indépendamment, en raison de l’isolement des zones concernées et de l’insécurité qui y règne.
Les « bandits », une menace distincte des groupes jihadistes
Ces attaques sont attribuées à des gangs armés communément désignés au Nigeria sous le terme de « bandits ». Ils se distinguent, à l’origine, des organisations jihadistes comme Boko Haram ou l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), même si les frontières entre criminalité organisée, banditisme et insurrection jihadiste peuvent parfois être poreuses.
Dans le nord-ouest et le centre du Nigeria, ces groupes se livrent depuis des années à des enlèvements contre rançon, au vol de bétail et à des attaques contre les villages. Ils utilisent notamment les vastes zones forestières comme refuges et bases d’opérations. Les autorités sont confrontées à la difficulté de contrôler ces territoires ruraux, souvent éloignés des grands centres urbains.
Dans l’État de Zamfara, des habitants affirment que les attaques de dimanche pourraient avoir constitué des représailles après la mort de plusieurs membres de ces groupes, tués par des milices locales. Cette version relève toutefois du témoignage local et n’a pas été établie de manière indépendante.
Un phénomène devenu une économie criminelle
Au-delà de la violence, les enlèvements sont devenus une véritable source de revenus pour les groupes armés. Selon des données de SBM Intelligence, quelque 7,78 milliards de nairas, soit environ 5,8 millions de dollars, auraient été versés en rançons entre juillet 2025 et juin 2026. Le montant serait plus de trois fois supérieur à celui enregistré durant la période précédente.
Le même rapport estime à 7 825 le nombre de personnes enlevées au cours de cette période, soit une hausse de 66 % sur un an. Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur du phénomène, même s’ils reposent sur des données collectées auprès de différentes sources et ne constituent pas nécessairement un décompte exhaustif.
La situation est d’autant plus préoccupante que les enlèvements ne touchent pas uniquement les agriculteurs ou les voyageurs. Des écoliers, des familles et des habitants de villages entiers sont régulièrement pris pour cible. En mai 2026, plus de 80 enfants avaient ainsi été portés disparus à la suite d’attaques contre des établissements scolaires dans les États de Borno et d’Oyo.
Le gouvernement intensifie les opérations militaires
Face à cette situation, le gouvernement du président Bola Tinubu affirme avoir renforcé la lutte contre les groupes terroristes, les bandits et les réseaux de kidnappeurs.
L’armée nigériane mène aujourd’hui plusieurs opérations simultanément sur différents fronts. Dans le Nord-Est, Operation Hadin Kai est principalement consacrée à la lutte contre Boko Haram et l’ISWAP. Dans le Nord-Ouest, Operation FANSAN YAMMA vise notamment les groupes armés responsables de nombreuses attaques et enlèvements dans des États comme Zamfara, Katsina, Kaduna et Sokoto. D’autres opérations sont conduites dans le centre du pays.
Les autorités mettent en avant une stratégie combinant opérations terrestres, frappes aériennes, renseignement, arrestations et missions de sauvetage. Selon le ministère fédéral de l’Information, les forces nigérianes ont notamment intensifié leurs opérations contre les réseaux de bandits et de kidnappeurs dans les États de Zamfara, Sokoto, Katsina, Niger, Kaduna et plusieurs autres régions.
Les chiffres communiqués par l’armée témoignent de l’ampleur de cette offensive. Pour les mois de juillet et août 2026, le quartier général de la Défense affirme que 7 062 opérations ont été menées à l’échelle nationale. L’armée dit avoir neutralisé 1 487 terroristes et insurgés, arrêté 354 suspects et libéré 777 personnes enlevées. Elle affirme également avoir récupéré près d’un millier d’armes à feu. Ces données sont celles communiquées par les autorités militaires et ne sont pas toutes susceptibles d’être vérifiées indépendamment.
Dans le Nord-Ouest, l’armée a encore annoncé fin septembre le sauvetage de 14 personnes kidnappées lors d’une opération menée dans les États de Kaduna et de Katsina. Les autorités affirment également avoir récupéré des armes et intercepté des éléments soupçonnés d’appartenir aux réseaux terroristes.
Des résultats qui peinent encore à enrayer les enlèvements
Malgré ces opérations, la multiplication des enlèvements montre que le problème demeure profondément enraciné. Quelques jours avant les dernières attaques, des habitants de l’État du Niger avaient manifesté pour réclamer la libération de centaines de personnes enlevées lors d’attaques coordonnées en août. Des estimations locales évoquaient près de 700 captifs, un chiffre que les autorités n’avaient pas confirmé.
Le défi du gouvernement est donc double : affaiblir les groupes armés tout en empêchant leur reconstitution dans les zones rurales difficiles d’accès. Les forces de sécurité doivent également s’attaquer aux réseaux logistiques, aux trafiquants d’armes et aux circuits financiers qui permettent aux groupes criminels de financer leurs opérations.
Les derniers enlèvements dans les États du Niger et de Zamfara rappellent ainsi une réalité persistante : la pression militaire produit des résultats ponctuels, notamment des arrestations et des libérations d’otages, mais elle n’a pas encore mis fin à l’économie des kidnappings.
Pour les populations rurales, la menace demeure quotidienne. Cultiver un champ, se rendre au marché ou traverser une zone forestière peut encore exposer les habitants à une prise d’otages. Et tant que les groupes armés conserveront la capacité de se déplacer, de se cacher et de réclamer des rançons, les opérations de sécurité devront être accompagnées d’un effort durable de renseignement, de protection des communautés et de contrôle des territoires.
Les 87 enlèvements rapportés ce week-end constituent, à ce titre, moins un épisode isolé qu’un nouveau signal de la difficulté du Nigeria à restaurer durablement la sécurité dans certaines régions du Nord. La question reste entière : combien de temps encore les populations rurales devront-elles vivre sous la menace permanente des rapts et des rançons ?
