Dette publique du Sénégal : les choix politiques face à l’urgence économique

Une dette sénégalaise sous pression : entre urgences électorales et réalité budgétaire

Les dirigeants du Sénégal doivent aujourd’hui trancher une équation complexe : comment concilier les impératifs d’une gestion publique pragmatique avec les contraintes d’un calendrier politique souvent court-termiste ? Cette tension, théorisée par l’école des choix publics, se matérialise aujourd’hui dans la gestion de la dette publique sénégalaise, dont les indicateurs financiers révèlent une situation alarmante.

Comme l’a souligné l’ancien président américain Bill Clinton, « tôt ou tard, tous les dirigeants doivent prendre des décisions difficiles, même impopulaires ». Une citation qui résonne particulièrement dans le contexte actuel du Sénégal, où la temporalité politique entre en collision avec les besoins structurels d’une économie en quête de stabilité.

Des chiffres qui parlent : une dette insoutenable à court terme

Les dernières évaluations de la dette publique sénégalaise, réalisées entre septembre 2024 et juillet 2026, dessinent un tableau préoccupant. À la fin de l’année 2024, l’encours de la dette s’élevait à 23 666,8 milliards de francs CFA, soit 118,8 % du PIB — un niveau qui dépasse largement les seuils de viabilité généralement admis. Pire encore, le service de la dette (principal, intérêts et commissions) a absorbé en 2025 l’intégralité des recettes fiscales, à hauteur de 4 357,5 milliards de francs CFA, dont 3 269,4 milliards pour le remboursement du capital et 1 088,1 milliards pour les intérêts et commissions.

Pour 2026, les prévisions sont tout aussi alarmantes : le service de la dette est estimé à 5 498 milliards de francs CFA, tandis que les recettes fiscales attendues ne s’élèveraient qu’à 5 384,8 milliards. Autrement dit, l’État du Sénégal ne peut honorer ses dépenses courantes et d’investissement qu’en contractant de nouveaux emprunts, faute de quoi il serait dans l’incapacité de rembourser ses dettes échues.

Le Plan de Redressement Économique et Social : des objectifs ambitieux face à une réalité implacable

Pour redresser la barre, le gouvernement sénégalais a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires entre 2025 et 2028. Ce plan repose en partie sur le recyclage d’actifs fonciers de l’État, avec un objectif de 1 091 milliards de francs CFA à collecter grâce à cette mesure.

Pourtant, les premiers résultats sont décevants : à la fin du premier trimestre 2026, seulement 54,2 milliards de francs CFA ont été collectés, et même dans les scénarios les plus optimistes, le total pour l’année ne devrait pas dépasser 300 milliards. Ces chiffres interrogent la faisabilité du PRES, d’autant que le potentiel fiscal du Sénégal reste limité par des facteurs structurels : un taux de pression fiscale effectif de 18,9 % du PIB en 2025, contre un potentiel estimé à 25,3 %, et une croissance économique en demi-teinte (2,2 % hors hydrocarbures en 2025).

Le service de la dette pour 2025 représentait déjà 106,6 % des recettes fiscales, et cette tendance devrait se poursuivre jusqu’en 2028, avec un pic des remboursements. Pour boucler le budget 2026, le besoin de financement est estimé à 6 075,3 milliards de francs CFA, soit un montant supérieur à la dette remboursée, intérêts inclus.

Le refinancement : un leurre coûteux pour l’économie sénégalaise

Face à l’impossibilité de générer suffisamment de recettes fiscales à court terme, le gouvernement a massivement recours au refinancement de la dette, notamment sur le marché régional de l’UEMOA. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été levés, soit quatre fois plus qu’en 2024 (998 milliards).

Cependant, cette stratégie présente un double risque : d’une part, les taux d’intérêt sur les nouvelles dettes sont bien plus élevés que ceux des dettes existantes (entre 6 % et 8 % en 2026, contre 3,9 % pour la dette globale en 2024), et d’autre part, les maturités sont plus courtes, aggravant le risque de liquidité. Au 31 décembre 2024, 14,3 % de la dette totale était exigible à court terme, et 23 % de la dette était libellée en devises étrangères, avec un coût moyen de 56 % supérieur à celui de la dette en francs CFA.

En 2025, l’encours de la dette a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, atteignant 25 198,48 milliards, tandis que le ratio dette/PIB est retombé à 112 % — une amélioration en trompe-l’œil, rendue possible uniquement par la croissance du PIB liée à l’exploitation des hydrocarbures. Sans cette manne, le ratio se serait détérioré à 124 %.

Un cercle vicieux : dette, croissance et solde primaire

La dynamique de la dette sénégalaise repose sur trois indicateurs clés : le taux d’intérêt apparent (coût de la dette), le taux de croissance du PIB (richesse créée) et le solde primaire (excédent des recettes sur les dépenses, hors charge de la dette). En 2025, le solde primaire était de -401,7 milliards de francs CFA (soit -1,8 % du PIB), tandis que le taux d’intérêt apparent de la dette (4,59 %) dépassait le taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %). Pour stabiliser la dette à 119 % du PIB, il aurait fallu un solde primaire stabilisant de +2,7 % du PIB — un objectif hors de portée avec les mécanismes actuels.

Les prévisions pour 2026 ne sont guère plus encourageantes : un solde primaire de -246 milliards de francs CFA est attendu, avec un taux d’intérêt apparent de 4,79 % et une croissance hors hydrocarbures de 3,2 %. Le solde primaire stabilisant requis reste positif (+1,9 % du PIB), confirmant une tendance à l’effet boule de neige sur la dette.

Vers une renégociation inévitable ? Pragmatisme ou dogmatisme

Le Sénégal a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de l’endettement, une réforme institutionnelle bienvenue. Cependant, cette avancée qualitative ne suffira pas à résoudre la crise quantitative de la dette. Les options restent limitées :

  • Un ajustement budgétaire interne drastique, risquant d’étouffer l’investissement public et de freiner la croissance ;
  • Un refinancement à des taux commerciaux, aggravant le coût de la dette ;
  • Une renégociation des échéances, des taux d’intérêt, voire une décote nominale sur certains encours, en fonction des classes de créanciers (multilatéraux, bilatéraux, commerciaux).

Différer ces décisions ne ferait qu’alourdir le coût budgétaire et économique, en évincant les acteurs privés du marché financier domestique et en sacrifiant l’investissement public sur l’autel de la consolidation budgétaire. Le pragmatisme économique doit primer sur les considérations idéologiques ou politiques, sous peine de reporter indéfiniment l’inéluctable.