La récente mission officielle du chef de l’État congolais Félix Tshisekedi en Israël, menée les 31 août et 1er septembre 2026, marque une étape décisive dans le renforcement des liens entre Kinshasa et l’État hébreu. Répondant à l’invitation de son homologue Isaac Herzog, le président de la République Démocratique du Congo a également conféré avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Les échanges bilatéraux ont couvert un vaste spectre de dossiers stratégiques, allant de la défense à l’agriculture, en passant par les grands chantiers d’infrastructures, la maîtrise des technologies, la santé publique, la distribution de l’eau et les flux financiers.
Au-delà du protocole des visites d’État, ce dialogue consacre une dynamique enclenchée dès l’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi en 2019. Les calculs des deux capitales se complètent : Kinshasa convoite l’appui technologique, industriel et sécuritaire d’Israël, tandis que ce dernier perçoit la RDC comme un acteur incontournable en Afrique centrale, fort de son sous-sol regorgeant de matières premières critiques. Par ailleurs, la nation congolaise siège au Conseil de sécurité des Nations unies comme membre non permanent pour la période 2026-2027, ayant notamment assumé la présidence de cet organe en juillet 2026.
Une trajectoire partenariale amorcée en 2020
C’est en 2020 que les canaux diplomatiques formels ont été rétablis entre la RDC et Israël, ouvrant la voie à une première visite de Félix Tshisekedi en 2021 auprès d’Isaac Herzog. Témoignant de cette réciprocité grandissante, le dirigeant israélien a foulé le sol de Kinshasa en novembre 2025, une démarche inédite pour un chef d’État israélien depuis près de quatre décennies.
Cette densification des échanges s’est traduite par de multiples entrevues directes entre les deux présidents : d’abord à Jérusalem en 2021, ensuite en marge du Forum de Davos en 2025, puis à Kinshasa en novembre 2025 avant ces nouveaux pourparlers tenus à Jérusalem en septembre 2026.
L’épineuse question du statut de Jérusalem
L’amorce d’un basculement logistique s’était esquissée en septembre 2023 à New York, lors de l’Assemblée générale de l’ONU. Benjamin Netanyahu avait alors promis l’inauguration d’une ambassade israélienne à Kinshasa, à laquelle Félix Tshisekedi répondait en promettant de relocaliser la chancellerie congolaise de Tel-Aviv vers Jérusalem une fois la présence israélienne actée sur son sol.
Bien que trois années se soient écoulées et que les concertations techniques se poursuivent sans chronogramme arrêté, cette perspective conserve toute sa charge symbolique.
Le statut de la ville sainte constituant le nœud géopolitique du conflit avec les Palestiniens, l’installation d’une ambassade dépasse le simple aménagement consulaire. Elle vient légitimer les revendications territoriales israéliennes sur l’ensemble de la cité. Pour les autorités congolaises, ce positionnement découle d’un impératif stratégique : en proie à de violents affrontements armés à l’est du pays sous la pression des rebelles du M23, le gouvernement cherche à s’assurer de solides soutiens extérieurs. Les capacités d’Israël en matière de cyberdéfense, de renseignement technique et d’armement de pointe en font une ressource précieuse pour moderniser l’armée congolaise.
Une convergence assumée avec Washington et un ancrage confessionnel
Cette orientation diplomatique aligne davantage la République Démocratique du Congo sur les positions des États-Unis, avec qui elle entretient déjà une coopération renforcée. Kinshasa marche ainsi dans les traces d’un contingent restreint de capitales ralliées au statut de Jérusalem, à l’instar du Guatemala ou du Paraguay.
Parallèlement, la démarche est nourrie par les convictions spirituelles de Félix Tshisekedi. Sa ferveur évangélique s’est manifestée lors de passages remarqués au Mur des Lamentations et au mémorial Yad Vashem, scellant une relation perçue sous un prisme religieux et moral.
Toutefois, cette posture crée des remous au sein de l’Union africaine, entrant en contradiction flagrante avec la ligne de confrontation menée par d’autres acteurs influents du continent, particulièrement l’Afrique du Sud.
Un cercle restreint de représentations à Jérusalem
La vaste majorité des chancelleries internationales demeurent implantées à Tel-Aviv, mais une poignée d’États ont choisi de braver la norme. Les États-Unis de Donald Trump ont ouvert le bal le 14 mai 2018, immédiatement rejoints par le Guatemala deux jours plus tard. Le Honduras s’est joint au mouvement en juin 2021, tandis que le Kosovo est devenu, en mars 2021, la première nation européenne à majorité musulmane à sauter le pas sous l’égide de Washington.
Depuis lors, la Papouasie-Nouvelle-Guinée s’est installée à Jérusalem en septembre 2023, le Paraguay sous Santiago Peña en décembre 2024, les îles Fidji au début de 2025 et le Somaliland en juin 2026. La République Démocratique du Congo figure ainsi parmi les pays engagés vers cette voie, aux côtés de la Colombie, de l’Argentine et de la Sierra Leone.
Clivages politiques à Kinshasa et écho populaire
Sur la scène intérieure congolaise, cette stratégie alimente de vives tensions partisanes. Les partisans du pouvoir réunis dans l’Union sacrée de la nation applaudissent un choix audacieux indispensable pour renforcer l’appareil défensif, assumant ouvertement un accord transactionnel bénéfique pour la sécurité de la RDC.
À l’inverse, les partis d’opposition dénoncent une gouvernance internationale solitaire motivée par les croyances religieuses personnelles du chef de l’État, coupée des institutions républicaines. Ils soulignent le risque d’isolement au sein de l’Union africaine et de la communauté internationale. L’opposant Jean-Marc Kabund a fustigé une décision précipitée, déclarant que les liens historiques entre les deux peuples ne nécessitent nullement ce déménagement, accusant le pouvoir de reléguer les équilibres diplomatiques et les traités au second plan.
Pour autant, Félix Tshisekedi dispose d’un ancrage sociologique favorable : l’influence majeure des églises de réveil en RDC, où des millions de fidèles appréhendent Israël selon une grille théologique, transforme ce rapprochement en un symbole de grâce spirituelle largement partagé par une partie de la population.
