Depuis plusieurs années, la figure de Thomas Sankara occupe une place grandissante dans le discours officiel du Burkina Faso. Sous la présidence d’Ibrahim Traoré, les hommages, les cérémonies et les projets mémoriels se multiplient. Mais cette mise en avant soulève une interrogation de fond : l’État cherche-t-il à s’approprier l’héritage du « père de la révolution » au détriment de sa famille ?
Une mémoire officielle en pleine expansion
Le rapprochement entre le régime d’Ibrahim Traoré et la figure de Thomas Sankara ne relève pas de la simple coïncidence. Il s’affiche ouvertement dans la communication gouvernementale. En 2026, les autorités ont instauré un cérémonial militaire mensuel dédié à Sankara, présenté comme une initiative prise sur instruction directe du président Traoré. Lors d’un hommage en février 2026, le directeur de cabinet de la présidence a affirmé que le « flambeau » de Sankara était désormais porté par Ibrahim Traoré. Une déclaration qui pose une question essentielle : s’agit-il simplement d’honorer la mémoire du révolutionnaire assassiné ou de se positionner comme son successeur politique ?
La nuance est capitale. Thomas Sankara appartient à l’histoire du Burkina Faso et à la mémoire collective de millions d’Africains. Mais il existe aussi une mémoire familiale, portée par sa veuve Mariam Sankara, ses enfants, ses frères et sœurs. Or, le rapport entre cette famille et le pouvoir de transition n’a jamais été aussi consensuel que le récit officiel pourrait le suggérer.
Février 2023 : le point de rupture
L’épisode le plus révélateur remonte à février 2023. Après l’exhumation des corps de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, le gouvernement décide de les réinhumer sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, devenu le Mémorial Thomas Sankara. Ce choix est lourd de symboles : c’est précisément là que Sankara et ses compagnons ont été assassinés le 15 octobre 1987.
La famille Sankara s’y oppose fermement. Le 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils Philippe et Auguste, ainsi que les frères et sœurs du défunt président interpellent directement Ibrahim Traoré pour lui demander de renoncer à cette décision. Ils proposent trois sites alternatifs : le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié et le Jardin Yennenga. Le désaccord devient public. La famille estime que la décision a été prise sans véritable consensus et refuse de participer à la cérémonie. Le 21 février, elle confirme qu’elle ne sera ni présente ni représentée lors de l’inhumation. Le 23 février, la cérémonie se tient malgré tout. Le pouvoir avance, la famille reste à distance.
Cette séquence est essentielle pour comprendre la suite. Car le régime de Traoré va progressivement faire de la mémoire de Sankara un élément central de son propre récit politique.
Un héritage érigé en patrimoine d’État
Depuis cette période, la présence institutionnelle de Sankara ne cesse de s’intensifier. Le mausolée destiné à Thomas Sankara et à ses douze compagnons est construit sur le site du Mémorial. Ibrahim Traoré en pose la première pierre le 15 octobre 2023, avant son inauguration en mai 2025. Le projet est officiellement présenté comme destiné à préserver et promouvoir l’héritage politique du père de la révolution d’août 1983.
En 2026, cette politique mémorielle franchit une nouvelle étape avec les cérémonials militaires mensuels. À travers ces initiatives, le pouvoir ne se contente plus de commémorer Sankara : il organise, institutionnalise et met en scène sa mémoire. C’est là que se situe l’un des enjeux politiques majeurs. Dans le récit officiel, Ibrahim Traoré peut ainsi apparaître comme celui qui aurait enfin réhabilité pleinement Sankara, restauré sa mémoire et repris son combat.
Le discours gouvernemental le suggère ouvertement. En juin 2026, lors d’un hommage au Mémorial, le ministre des Affaires étrangères affirme que le flambeau de Sankara est porté « avec dignité et engagement » par Ibrahim Traoré. Une telle présentation contribue mécaniquement à rapprocher les deux figures dans l’imaginaire collectif : Sankara, le révolutionnaire assassiné ; Traoré, le jeune capitaine présenté comme celui qui reprendrait le flambeau.
Le risque d’un récit construit autour du corps de Sankara
C’est précisément ici que la question de la famille devient centrale. Pour les proches de Thomas Sankara, son héritage ne peut pas être réduit à un instrument de communication politique ou à un décor de légitimation du pouvoir. Le corps de Sankara, ses restes, son lieu de sépulture et sa mémoire familiale ont une dimension intime que l’État ne peut pas entièrement absorber.
Or, depuis 2023, le pouvoir a pris la main sur une grande partie de la mise en scène institutionnelle de cette mémoire : réinhumation, mausolée, cérémonials militaires, hommages officiels, discours sur la souveraineté et références permanentes à la révolution. Le paradoxe est alors saisissant : le pouvoir qui revendique aujourd’hui l’héritage politique de Sankara est aussi celui avec lequel une partie de sa famille s’était retrouvée en désaccord sur la manière même de disposer de ses restes.
Il ne s’agit pas d’affirmer qu’Ibrahim Traoré cherche personnellement à « prendre » Sankara à sa famille. Une telle intention relèverait de l’interprétation et nécessiterait des éléments supplémentaires. Mais les faits permettent de constater autre chose : le régime construit progressivement un récit dans lequel Ibrahim Traoré apparaît comme l’héritier politique du capitaine Sankara et comme celui qui aurait repris son combat.
Cette construction n’est pas anodine. Elle permet au pouvoir actuel de s’inscrire dans une filiation révolutionnaire extrêmement puissante au Burkina Faso. Elle lui offre également une référence historique susceptible de donner une profondeur idéologique à son propre discours sur la souveraineté, le panafricanisme et l’indépendance. Des chercheurs ont d’ailleurs relevé la fréquence avec laquelle Traoré invoque la mémoire de Sankara et la manière dont son discours politique reprend certains thèmes associés à l’ancien président, notamment la souveraineté et le rejet de la dépendance extérieure.
Une mémoire qui appartient-elle au pouvoir ?
C’est finalement la question la plus sensible. Thomas Sankara n’est pas seulement une statue, un mausolée ou une cérémonie militaire. Il est aussi une histoire familiale, une mémoire douloureuse et un combat politique dont l’interprétation ne peut être imposée par décret. Le pouvoir de transition peut légitimement honorer sa mémoire. Il peut restaurer des lieux, organiser des cérémonies et préserver ses archives. Mais une autre question demeure : peut-il, au nom de cette réhabilitation, se présenter comme le dépositaire naturel de son héritage ?
Le précédent de 2023 montre en tout cas que la famille Sankara n’a pas toujours accepté les choix du pouvoir sur cette mémoire. Et c’est là que se trouve toute l’ambiguïté du récit actuel. À force de se présenter comme celui qui « porte le flambeau » de Sankara, Ibrahim Traoré risque de faire glisser la mémoire d’un homme assassiné en 1987 vers une autre histoire : celle d’un pouvoir contemporain cherchant à inscrire son propre nom dans la continuité de la révolution. Sankara avait laissé une œuvre et une pensée. Traoré construit aujourd’hui son propre pouvoir. Entre les deux, la mémoire de Thomas Sankara est devenue un enjeu politique majeur.
